Toujours un peu plus loin
Bolivie-Pérou (Episode III)
Si Usted es capáz de tremblar de indignación cada vez que se comete una injusticia en el mundo, somos compañeros
Carnet de bord
La carte
Les photos

Le chemin de l'Inca
Voir Cuzco
Les chansons
Bestiaire

Telex
Le coup de coeur

Write / Escribir / Escrieben Ecrire

Récits/Home

Free counter and web stats

Le bout du Monde à portée de Main

Dimanche 8 septembre

Entre 18h de train et 1h en avion la décision est vite prise : nous nous rendrons à la porte du Pantanal par la voie des airs. La gérante de l'hôtel Bibosí, fort aimablement, s'occupe de tout. L'aéroport de Puerto Suarez étant fermé pour cause d'inondations, nous atterrirons à Corumba au Brésil. María, sa fille, elle-même gérante de l'hôtel Santa Cruz à Puerto Quijarro, nous attendra à la frontière bolivienne, avec sa Mitsubishi verte. Nous voici sur le champ entassés dans un taxi qui démarre en trombe pour se fondre dans un vacarme assourdissant de Klaxons dont personne ne semble s'étonner. Bien que fonctionnant normalement, la signalisation lumineuse n'est ici d'aucune utilité puisqu'indépendamment de la couleur du feu, le premier conducteur à avoir le réflexe de faire retentir son avertisseur sonore s'assure de fait la priorité lors de la traversée d'une intersection.

Notre chauffeur est visiblement très expérimenté à ce jeu d'adresse, et nous arrivons en un rien de temps à Virú Virú, le coeur battant la chamade, avant même d'avoir pu demander à la patronne ce que pouvait bien contenir l'étrange petit paquet qu'elle nous a remis pour sa fille. Prudemment, nous le secouons, le tâtons, écoutons, cherchant un tic-tac caractéristique ou tentant de reconnaître la consistance d'une poudre. Il faut dire que certaines poudres blanches voient leur valeur décupler au franchissement de la frontière brésilienne. De subtiles mais vaines ruses ne parviennent pas à nous révéler le contenu du maudit paquet, tandis que retentit le premier appel pour l'embarquement. Jacques sort alors l'arme ultime, son couteau de pêcheur à longue lame qui avait déjà su tenir tête aux grizzlis et baribals du grand Nord (cf. aventure au Canada) et entreprend l'ouverture du mystérieux colis. Après quelques efforts, il dévoile fièrement un vulgaire pot de porcelaine. Sans oser l'avouer, Alain, Christian et moi avons presque du mal à réprimer un vague sentiment de déception devant la banalité du cadeau. Nous tendons nos billets au comptoir de l'Aerosur et montons dans l'avion. Corumba.

Nous sommes un peu déboussolés. Rien n'est prévu pour nous ramener à la frontière, où nous attendent pourtant nos bagages. Nous prenons un taxi, qu'il nous faut payer en dollars, et retournons en Bolivie sans subir le moindre contrôle douanier. La Mitsubishi verte est bien là et nous transporte jusqu'à Puerto Quijarro, à quelques kilomètres de là, un bled perdu aux routes défoncées et poussiéreuses, qualifié à juste titre par le Lonely Planet de "trou du cul des Amériques, Nord et Sud". A l'entrée de ce qu'en d'autres mondes on appellerait peut-être une ville, trône le "Banana Club". Nous ne nous laissons pas détourner de notre louable but par ce lieu de perdition et cherchons d'emblée à rencontrer celui qui pourra nous faire découvrir le Pantanal.

María planifie un rendez-vous pour le soir même, puis nous fait visiter notre chambre, accompagnée d'un boy. C'est une vaste pièce, sommairement meublée de quatre lits métalliques placés en rang d'oignons et surplombés par une araignée aux dimensions monstrueuses, aussitôt baptisée "Margarita", allez donc savoir pourquoi. Ce nom restera désormais associé à cet invertébré velu et terrifiant, que personne ne se décide à jeter dehors, à mon grand désarroi. Preuve irréfutable de confort et de luxe, une télé antique domine l'ensemble de la pièce, suspendue au plafond à côté de la Margarita. D'un geste adroit, le boy se saisit du porte manteau dont l'âge semble aussi respectable que celui des lits et l'utilise comme "télécommande" improvisée afin de pousser le bouton autrement hors d'atteinte. Des hurlements jaillissent instantanément de la boîte, que nous nous en empressons d'éteindre dès le départ de nos hôtes. Nous nous affalons sur nos couches, dans un concert de grincements, en attendant avec impatience l'heure du rendez-vous. Pour parachever notre sentiment naissant d'isolement au beau milieu de nulle part, une coupure de courant nous plonge dans la pénombre du crépuscule.

La panne s'éternisant, c'est à la lueur tremblotante d'une bougie que nous prenons à tour de rôle une douche froide, afin d'effacer au moins pour un instant les marques laissées par la poussière ocre omniprésente. Un bref tour de Puerto Quijarro nous ayant permis de constater que l'hôtel était le seul endroit où l'on pourrait dîner sans risquer une turista carabinée, nous nous attablons. Seul autre client, Raoul. La discussion est rapidement engagée. Raoul est un ex de la Comex qui a atterri en Bolivie où il gagne rondement sa vie en faisant de l'exploration sous-marine en vue de travaux de construction (ponts et voiries) dans cette région marécageuse, accompagné d'une équipe d'anciens para belges rescapés de Kolwezi. La partie la plus pénible de ce métier semble être le combat perpétuel contre les piranhas et autres créatures qui se font un plaisir de leur mordiller les mollets, les bras et les mains. Jacques et moi, plongeurs nous-mêmes, sommes très intéressés par ses récits au point qu'il propose à Jacques de l'embaucher! Mille dollars par mois, une aubaine pour la Bolivie, non? Jacques hésite, puis décline poliment l'offre. Raoul nous prépose également l'utilisation de son bateau pour une excursion sur le Río Paraguay, mais nous préférons visiter le Pantanal dans le cadre d'une agence de voyage afin de tirer le meilleur parti de notre détour dans l'Est Bolivien et sa faune fantastique, sans prendre cependant le risque de nous égarer dans l'immense dédale de ruisseaux et zones marécageuses.

Enfin arrive l'heure du rendez-vous, et c'est le premier face à face avec Alejandro Revello, qu'Alain rebaptise aussitôt "Face de rat". Il a le visage fatigué du boxeur qui a fait le match de trop. Contrairement à ce que l'on croyait, il nous explique que le Pantanal bolivien est inexploité et impraticable, et qu'il nous faudra par conséquent nous rendre au Brésil si l'on souhaite visiter cette région réputée pour sa faune. Mais "que no se preocupe" (phrase qui reviendra un peu trop souvent à notre goût), il s'occupe de tout. Pour nous le prouver, il exhibe aussitôt un téléphone cellulaire, passe un bref coup de fil et nous assure le paradis si nous le rappelons dès l'aube le lendemain, avec un départ possible dans la journée même.

Après plus d'une heure de palabres, nous ne sommes pas entièrement convaincus et décidons de réunir un pow-wow. Le contact passe mal, et nous avons la sombre impression qu'Alejandro nous cache quelque chose. Nous prenons finalement la décision de rappeler Face-de-rat dès l'aube, mais passons néanmoins une nuit mouvementée.

Précédent/Back Suivant/Next

Equateur | Patagonie | Canada