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Le bout du Monde à portée de Main
Dimanche 8 septembre
Entre
18h de train et 1h en avion la décision est vite prise : nous
nous rendrons à la porte du Pantanal par la voie des airs. La
gérante de l'hôtel Bibosí, fort aimablement, s'occupe de tout.
L'aéroport de Puerto Suarez étant fermé pour cause
d'inondations, nous atterrirons à Corumba au Brésil. María, sa
fille, elle-même gérante de l'hôtel Santa Cruz à Puerto
Quijarro, nous attendra à la frontière bolivienne, avec sa
Mitsubishi verte. Nous voici sur le champ entassés dans un taxi
qui démarre en trombe pour se fondre dans un vacarme
assourdissant de Klaxons dont personne ne semble s'étonner. Bien
que fonctionnant normalement, la signalisation lumineuse n'est
ici d'aucune utilité puisqu'indépendamment de la couleur du
feu, le premier conducteur à avoir le réflexe de faire retentir
son avertisseur sonore s'assure de fait la priorité lors de la
traversée d'une intersection.
Notre
chauffeur est visiblement très expérimenté à ce jeu
d'adresse, et nous arrivons en un rien de temps à Virú Virú,
le coeur battant la chamade, avant même d'avoir pu demander à
la patronne ce que pouvait bien contenir l'étrange petit paquet
qu'elle nous a remis pour sa fille. Prudemment, nous le secouons,
le tâtons, écoutons, cherchant un tic-tac caractéristique ou
tentant de reconnaître la consistance d'une poudre. Il faut dire
que certaines poudres blanches voient leur valeur décupler au
franchissement de la frontière brésilienne. De subtiles mais
vaines ruses ne parviennent pas à nous révéler le contenu du
maudit paquet, tandis que retentit le premier appel pour
l'embarquement. Jacques sort alors l'arme ultime, son couteau de
pêcheur à longue lame qui avait déjà su tenir tête aux
grizzlis et baribals du grand Nord (cf. aventure au Canada) et
entreprend l'ouverture du mystérieux colis. Après quelques
efforts, il dévoile fièrement un vulgaire pot de porcelaine.
Sans oser l'avouer, Alain, Christian et moi avons presque du mal
à réprimer un vague sentiment de déception devant la banalité
du cadeau. Nous tendons nos billets au comptoir de l'Aerosur et
montons dans l'avion. Corumba.
Nous
sommes un peu déboussolés. Rien n'est prévu pour nous ramener
à la frontière, où nous attendent pourtant nos bagages. Nous
prenons un taxi, qu'il nous faut payer en dollars, et retournons
en Bolivie sans subir le moindre contrôle douanier. La
Mitsubishi verte est bien là et nous transporte jusqu'à Puerto
Quijarro, à quelques kilomètres de là, un bled perdu aux
routes défoncées et poussiéreuses, qualifié à juste titre
par le Lonely Planet de "trou du cul des Amériques, Nord et
Sud". A l'entrée de ce qu'en d'autres mondes on appellerait
peut-être une ville, trône le "Banana Club". Nous ne
nous laissons pas détourner de notre louable but par ce lieu de
perdition et cherchons d'emblée à rencontrer celui qui pourra
nous faire découvrir le Pantanal.
María
planifie un rendez-vous pour le soir même, puis nous fait
visiter notre chambre, accompagnée d'un boy. C'est une vaste
pièce, sommairement meublée de quatre lits métalliques placés
en rang d'oignons et surplombés par une araignée aux dimensions
monstrueuses, aussitôt baptisée "Margarita", allez
donc savoir pourquoi. Ce nom restera désormais associé à cet
invertébré velu et terrifiant, que personne ne se décide à
jeter dehors, à mon grand désarroi. Preuve irréfutable de
confort et de luxe, une télé antique domine l'ensemble de la
pièce, suspendue au plafond à côté de la Margarita. D'un
geste adroit, le boy se saisit du porte manteau dont l'âge
semble aussi respectable que celui des lits et l'utilise comme
"télécommande" improvisée afin de pousser le bouton
autrement hors d'atteinte. Des hurlements jaillissent
instantanément de la boîte, que nous nous en empressons
d'éteindre dès le départ de nos hôtes. Nous nous affalons sur
nos couches, dans un concert de grincements, en attendant avec
impatience l'heure du rendez-vous. Pour parachever notre
sentiment naissant d'isolement au beau milieu de nulle part, une
coupure de courant nous plonge dans la pénombre du crépuscule.
La
panne s'éternisant, c'est à la lueur tremblotante d'une bougie
que nous prenons à tour de rôle une douche froide, afin
d'effacer au moins pour un instant les marques laissées par la
poussière ocre omniprésente. Un bref tour de Puerto Quijarro
nous ayant permis de constater que l'hôtel était le seul
endroit où l'on pourrait dîner sans risquer une turista
carabinée, nous nous attablons. Seul autre client, Raoul. La
discussion est rapidement engagée. Raoul est un ex de la Comex
qui a atterri en Bolivie où il gagne rondement sa vie en faisant
de l'exploration sous-marine en vue de travaux de construction
(ponts et voiries) dans cette région marécageuse, accompagné
d'une équipe d'anciens para belges rescapés de Kolwezi. La
partie la plus pénible de ce métier semble être le combat
perpétuel contre les piranhas et autres créatures qui se font
un plaisir de leur mordiller les mollets, les bras et les mains.
Jacques et moi, plongeurs nous-mêmes, sommes très intéressés
par ses récits au point qu'il propose à Jacques de l'embaucher!
Mille dollars par mois, une aubaine pour la Bolivie, non? Jacques
hésite, puis décline poliment l'offre. Raoul nous prépose
également l'utilisation de son bateau pour une excursion sur le
Río Paraguay, mais nous préférons visiter le Pantanal dans le
cadre d'une agence de voyage afin de tirer le meilleur parti de
notre détour dans l'Est Bolivien et sa faune fantastique, sans
prendre cependant le risque de nous égarer dans l'immense
dédale de ruisseaux et zones marécageuses.
Enfin
arrive l'heure du rendez-vous, et c'est le premier face à face
avec Alejandro Revello, qu'Alain rebaptise aussitôt "Face
de rat". Il a le visage fatigué du boxeur qui a fait le
match de trop. Contrairement à ce que l'on croyait, il nous
explique que le Pantanal bolivien est inexploité et
impraticable, et qu'il nous faudra par conséquent nous rendre au
Brésil si l'on souhaite visiter cette région réputée pour sa
faune. Mais "que no se preocupe" (phrase qui reviendra
un peu trop souvent à notre goût), il s'occupe de tout. Pour
nous le prouver, il exhibe aussitôt un téléphone cellulaire,
passe un bref coup de fil et nous assure le paradis si nous le
rappelons dès l'aube le lendemain, avec un départ possible dans
la journée même.
Après
plus d'une heure de palabres, nous ne sommes pas entièrement
convaincus et décidons de réunir un pow-wow. Le contact passe
mal, et nous avons la sombre impression qu'Alejandro nous cache
quelque chose. Nous prenons finalement la décision de rappeler
Face-de-rat dès l'aube, mais passons néanmoins une nuit
mouvementée.