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Moitié Avant, Moitié Après

Lundi 9 septembre

Levés à 6h du matin sous la pression d'Alain et Christian, nous re-contactons ce cher Alejandro et négocions un tour de deux jours dans le Pantanal pour 70 dollars par personne, pension complète et nuits dans une fazenda. Cependant, la confiance régnant toujours, Jacques parvient à lui faire accepter, sous nos yeux ébahis et nos oreilles qui n'en reviennent pas, dans un espagnol soudain fluide, un spectaculaire "Moitié avant, moitié après"! Face-de-rat nous promet un transport jusqu'à la frontière, puis un 4x4 nous mènera jusqu'à une réserve en plein Pantanal.

Niché au coeur de l'Amérique du Sud, le Pantanal se trouve au carrefour de trois écosystèmes. A l'Est, le plateau brésilien est une savane arbustive, les Cerrados. Au Sud et à l'Ouest, le Chaco paraguayen est un royaume de plantes adaptées aux milieux secs, les xénophiles. Au Nord, une vaste forêt de feuillus relie les plaines centrales au bassin amazonien. Les trois écosystèmes et leurs multiples et subtiles variantes s'épousent pour former le complexe du Pantanal. C'est un bestiaire exceptionnel. Plus encore qu'un puzzle végétal, le Pantanal est un formidable terrain de rencontre pour des animaux venus d'ailleurs.

Un peu plus tard, une fourgonnette déglinguée conduite par trois Brésiliens ne comprenant pas un traître mot d'espagnol vient nous chercher (est-il besoin de préciser que de notre côté nous n'avions pas prévu le moindre mot de portugais dans nos bagages?). Ils nous chargent à l'intérieur, nos sacs à dos servant de sièges. La camionnette dont les fenêtres sont obturées par des rideaux crasseux a plus l'air d'un véhicule destiné à la contrebande de coca que d'un autocar touristique. Nous appréhendons le passage de la frontière car nous n'avons pas de visas, comme nous l'avons tant répété à notre charmant organisateur. Le chauffeur tente de passer en jetant un rapide "No hay nada" au douanier, qui ne s'y laisse cependant pas prendre. Après vérification, ils répètent tour à tour "turistas" d'un air entendu et nos Brésiliens poursuivent leur route en se régalant de cette excellente plaisanterie que nous ne comprenons pas.

Nous ne sommes guère rassurés et nous demandons ce que nous risquons avec un passage de frontière en fraude : la prison, l'expulsion? Changement de véhicule, et le splendide 4x4 tant attendu s'avère être un camion Toyota en mauvais état, dont la plate-forme arrière est encombrée d'ordures que les propriétaires commencent par balayer. Le temps est maussade, d'un gris qui menace de tourner à l'orage. Tout en montant à l'arrière, nous demandons d'un air inquiet "Et si il pleut?". Réponse instantanée, accompagnée une fois de plus de sourires entendus "Il ne pleuvra pas"! Quelle parole réconfortante, car vraiment nous aurions cru...!

Deux heures plus tard, après une halte au supermarché, une chez un ami apparemment expert mécanicien vu le temps qu'il passe à regarder sous le camion d'un air soucieux, une autre à la boucherie, deux passages à la station service puis un arrêt chez chacun des guides, nous voilà sur la route avec dans la cabine avant Juán, notre chauffeur dont les lunettes cassées ne tiennent que grâce à un savant rafistolage et Miguel, l'homme à tout faire. Jetez un coup d'oeil sur la plate-forme arrière et vous nous découvrirez tous les quatre ainsi que les sacs de provisions, tandis que le ciel du Pantanal tout entier se déverse sans scrupule sur nos têtes. Une pluie torrentielle. De l'eau, que d'eau! Pour combien de temps encore? "Que no se preocupe!" Juán tente de nous installer une bâche, mais il manque des attaches.

Jacques, Christian et Alain poursuivent donc le voyage allongés sur la plate-forme, en tenant à tour de rôle les coins de la bâche huileuse, alors que je passe à l'avant, coincée entre Miguel et Juán mais guère plus protégée de la pluie puisque je constate alors à mes dépends qu'il n'y a pas de vitre aux fenêtres et que le pare-brise est fêlé. Pendant plus de six heures, nous nous enfonçons ainsi dans un bourbier sans nom vers une destination inconnue qui a intérêt d'être à la hauteur de sa renommée. Régulièrement, Juán arrête le camion, Miguel sort en courant sous la pluie battante, nettoie le pare-brise recouvert de boue, remonte en courant toujours, et c'est reparti.

Soudain, nous discernons sur la bas-côté à une dizaine de mètres devant nous un camion dont l'arrière paraît dangereusement proche du marécage en contrebas de la route. Il a du s'enliser puis glisser petit à petit. Cette hypothèse est rapidement confirmée lorsque nous le voyons tenter de remonter sur la piste : l'arrière du 4x4 semble irrésistiblement attiré par le marécage. Tandis que nous causons avec les touristes infortunés qui se rendaient également dans le Pantanal, Juán relie les deux camions par une solide corde afin de sortir son confrère de cette terrible situation. Nous découvrons notre chance d'être tombés sur un conducteur sérieux : les autres ont subi une course effrénée à travers la pampa et étaient terrorisés à chaque nouvelle embardée de leur véhicule mené par un chauffeur qui n'a cessé de boire pendant tout le trajet! Après plusieurs tentatives infructueuses, un nouveau soubresaut soulève enfin le camion naufragé qui bondit sur la piste et heurte l'arrière de notre 4x4 en cassant un phare. Chacun réintègre son véhicule et le trajet se poursuit.

La pluie devient moins violente ce qui nous permet peu à peu d'apercevoir les paysages qui encadrent la piste. Nous découvrons ainsi des jacarandas aux fleurs roses, croulants sous des centaines de grues, hérons, ibis, spatules et jabirus . En contrebas, des mares inquiétantes paraissent surpeuplées de jacarés aux allures menaçantes. A mi-parcours, tout le monde descend. Seul Juán reste au volant et s'élance avec le camion pour parvenir à monter sur le bac qui nous permettra de traverser le Rio Paraguay. D'immenses ornières boueuses bordent en effet le chemin et rendent très périlleux l'accès au bac. Juán est habile, mais le camion qui nous suit s'embourbe et près d'une demi-heure s'écoule avant qu'il ne parvienne à monter à son tour.

Enfin arrivés, nous nous empressons de monter les tentes car pour parachever le tout, la fazenda n'existe pas. Inutile de dire que le moral des troupes n'est pas très haut. Nous sommes fatigués et trempés jusqu'aux os. Seul Miguel est surexcité et ne cesse de nous parler. Dommage que ce grand bavard ne prenne conscience que nous ne maîtrisons guère la langue de Magellan! La pluie se calme cependant et nous décidons de partir en excursion avec Miguel et Chico, jeune brésilien originaire du Pantanal. Après tout, nous n'avons pas subi tout çà pour ne pas voir un seul animal! Petit à petit, les sourires reviennent, et les chuchotements ont du mal à rester en dessous du seuil d'audition de Miguel.

Les deux connaisseurs nous précèdent dans le mystérieux Pantanal. Ils se faufilent entre les arbres dans un silence impeccable, nous font signe de les suivre, nous indiquent subitement un grand duc dont l'imposante silhouette se découpe sur le ciel, trois splendides coatis aux longues queues touffues striées de fauve et noir nous épiant, quelques capybaras qui détalent à notre approche. Un superbe ara bleu laisse tomber une plume de 60 cm que m'offre Miguel. Bleu nuit d'un côté, noire de l'autre, ce sera un beau souvenir si elle arrive intacte jusqu'en France. Cette espèce d'ara est l'une des plus rares du monde. Nous croisons également quelques pécaris, race proche de celle des sangliers bien que les jeunes pécaris soient uniformément colorés, sans tâches ni raies. A l'aller comme au retour, nous traversons le Rio à gué en portant nos chaussures à la main et malgré la nuit naissante, nous distinguons à quelques dizaines de mètres seulement des jacarés (caïmans) qui flottent paisiblement sur ce même Rio. Tout près du camp, nous apercevons un agouti, rongeur haut sur patte.

A notre retour, le dîner est servi : riz accompagné de pâtes et viande — "Típico del Pantanal" nous affirme Juán! Économique, surtout, non? Mais ce nourrissant repas est tout de même fort apprécié. Autour d'un grand feu, nous causons avec un couple anglais, un autre de Belgique, une Brésilienne. Alain pratique son Japonais avec Suzuki, venu visiter le Pantanal depuis le Japon. En cette saison, et dans des contrées aussi éloignées, les touristes sont souvent des gens en congé sabbatique. Tous sont très satisfaits de leur séjour dans le Pantanal, et nous font espérer d'autres belles surprises pour l'excursion de demain. Au cours de cette soirée, nous discutons également avec Oscar, un Suisse en short, tee-shirt et une unique chaussette. Il était venu visiter le Pantanal un an auparavant, avait été enthousiasmé par la région et n'était pas reparti. Depuis, il vivait là, avait appris le Portugais, discutait avec les touristes venus des quatre coins du monde, jouait de temps à autres le rôle de guide et servait d'interprète. Tout son balluchon consistait en la tenue qu'on lui voyait plus une chemise et un pantalon. Quant à la chaussette qu'il portait, elle protégeait tout simplement son pied, le temps de cicatriser suite à la morsure d'un caïman avec lequel il jouait...

La soirée nous détend agréablement, après cette dure journée, et s'étire tard dans la nuit. Miguel semble de plus en plus heureux, voire même un peu trop gai, il faut bien l'avouer. Quand, chancelant et hoquetant, il aborde Jacques pour lui demander de lui prêter sa lampe de poche (une lampe de plongée assez chère), Jacques préfère refuser en expliquant à Oscar "Je ne veux pas la lui passer : il est complètement ivre et risque fort de la perdre"; ce sur quoi Oscar, en fidèle interprète, traduit texto à Miguel : "Il ne veut pas te la prêter car tu es complètement bourré et vas la perdre à coup sûr"! On ne lui en demandait pas tant! Charitablement, Jacques aide tout de même Miguel à actionner la fermeture éclair de son sac à dos...

Christian sort pour la première fois du voyage son altimètre, une acquisition toute récente. Celui-ci indique 50 m d'altitude. On espère bien que d'ici un mois, l'aiguille testera les deux extrémités du cadran!

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