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Cuzco, Nombril du Monde
Dimanche 15 septembre
En deux
sauts d'avion, nous nous rendons de Santa Cruz de La Sierra à la
capitale de la Bolivie puis à celle du Pérou. C'est ainsi que
nous nous retrouvons à Cuzco, "le nombril" en
Quetchua. Les Incas pensaient en effet que le nombril était le
centre de toute vie, et Cuzco pour eux méritait bien cette
appellation : selon une légende, la ville aurait été fondée
par Manco Cápac et sa soeur épouse, Mama Ocllo, sortis du lac
Titicaca et envoyés par le dieu Soleil pour civiliser les
hommes. La dynastie inca serait née ainsi, Manco Cápac
enseignant aux hommes à cultiver la terre tandis que Mama Ocllo
apprenait aux femmes à tisser.
Dès
l'aéroport nous sommes quasiment agressés par une femme de
l'office de tourisme et divers conducteurs de taxi qui
s'arrachent nos sacs à dos pour tenter de les caser dans leurs
coffres de toute façon trop petits. Nous ayant d'abord amenés
dans un hôtel bien au dessus de nos moyens, la femme nous
indique ensuite le Weliman Hostal, où nous louons une chambre
avec quatre lits pour 10 sols par personne. Le chauffeur de taxi,
quant à lui, tente de nous extirper le double du prix convenu au
départ, prétextant que l'arrêt au premier hôtel compte comme
une course à part entière. Devant notre refus, il repart
visiblement mécontent. En attendant de pouvoir déposer nos sacs
dans la chambre, nous dégustons notre premier mate de coca,
gracieusement offert par la gérante. Nous décidons de débuter
notre périple péruvien par un séjour en Amazonie. Guéris de
notre naïveté par nos mésaventures au Pantanal, nous
réservons cette fois-ci un tour de trois jours (commençant le
lendemain) auprès d'une agence tenue par un Finlandais qui nous
semble sérieux, puis partons à la découverte de la ville.
L'hôtel
est à deux pas de la "Plaza de armas", au coeur de
Cuzco. Qu'il fait bon se promener dans ces rues! Toute
l'agressivité des gens du voisinage de l'aéroport s'est
dissipée et nous plongeons avec délice dans l'effervescence
d'une ville au charme inouï. Tôt dans l'après-midi se mettent
déjà en place les étalages de souvenirs et pièces d'artisanat
local : pulls, gants, bonnets ou ponchos péruviens en laine de
lama ne manquent pas. Nous admirons les vestiges des
constructions incas que les espagnols n'ont fort heureusement pas
réussi à faire disparaître complètement, contemplons de
belles maisons coloniales aux balcons de bois sculptés.
Remontant la calle Loreto, nous sommes fort impressionnés par
les célèbres murs incas en pierres taillées aux formes
multiples et incongrues, jointes avec une précision exquise et
sans le moindre enduit, et qui ont ainsi résisté à bien des
tremblements de terres alors que se sont effondrées de
nombreuses constructions espagnoles les utilisant comme
fondations
! Un peu plus loin, nous atteignons un promontoire qui
nous offre une vue surprenante sur les montagnes rouges et brunes
entourant cette ville baignée de soleil dont on n'aperçoit
qu'une spectaculaire étendue de toits de tuile ocres. Nous
parvenons tout de même à reconnaître la place centrale, grâce
aux tours de la cathédrale et de la compañía.
Nous
poursuivons la montée pendant près d'une heure pour atteindre,
après quelques poses bien nécessaires afin de contempler la
ville et reprendre notre souffle Cuzco se trouve tout de
même à 3400 m d'altitude la forteresse Inca de
Sacsahuamán qui domine la vallée, à 3700 m d'altitude. Deux
paysannes accompagnées de lamas nous précèdent sur le site.
Vêtues de tenues traditionnelles, elles sont splendides. Bien
que nous ayons demandé leur accord avant de les prendre en
photos, elles n'en réclament pas moins nos stylos bille en
échange, une fois le forfait accompli.
Devant
nous se dressent les imposants vestiges de Sacsahuamán, témoin
du génie des incas. "Oeuvre du démon!" se sont
exclamés les conquistadores à la vue de ces formidables
remparts mégalithiques assemblés en trois enceintes successives
de 400 m de long, disposées en zigzag et constituées de blocs
de roche taillée aux dimensions cyclopéennes. Certains de ces
blocs monolithiques pèsent plus de 15 tonnes! Et les Incas
n'utilisaient pas d'animaux de trait ni ne connaissaient le
principe de la roue... Nous passons d'une terrasse à l'autre de
la forteresse par des portes étroites taillées dans la pierre.
Tout le long de la muraille, des pierres d'angle gigantesques
paraissent avoir été placées là par magie et rendent humble
quiconque se tenant à côté. Comment imaginer que des hommes
aient pu accomplir de tels miracles? Il est probable que ce site
fut également un lieu de culte, vu le centre cérémoniel qui se
trouve dans l'enceinte la plus intérieure. Du haut de la
citadelle, j'aperçois au loin, sur l'esplanade par laquelle nous
sommes arrivés, deux fourmis me rappelant Alain et Christian.
Difficile de les reconnaître à cette distance, mais l'une de
ces ombres de couleur ne cesse de se mettre dans d'étranges
postures, mimant le photographe qui chercherait à avaler d'un
seul regard l'ensemble de la forteresse, tâche certes fort
difficile! L'oeil rivé à l'objectif de son appareil, Alain n'a
cependant pas son égal pour déceler l'angle inédit qui donnera
à sa photo une remarquable touche personnelle. Son coup d'oeil
exemplaire l'excuse de cette gestuelle caractéristique du
touriste japonais. Jacques et moi les rejoignons, et nous
traînons encore longtemps sur les lieux, ne parvenant pas à
nous en séparer.
Le soleil
disparaît bientôt derrière les montagnes et l'air se
rafraîchit. Un indien sort sa flûte de pan et joue quelques
airs mélancoliques devant les vestiges de Sacsahuamán. C'est le
Pérou tel que je me l'imaginais. Je m'assois sur l'esplanade
face à la forteresse et bercée par le doux son de cette musique
andine, je réalise petit à petit que nous nous trouvons bel et
bien à Cuzco, nombril du monde.