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L'ombre du Che
Jeudi 12 septembre
Samaipata
est une bourgade d'aspect sympathique. En me promenant,
j'aperçois une maison à vendre pour 20 dollars! J'imagine
déjà l'aménagement d'un petit pied-à-terre dans cette
contrée où plane encore l'ombre du Che : ce village fut
occupé, l'espace de quelques heures, par la troupe de ses
guérilleros lorsqu'il tenta d'expliquer à la population leur
présence en Bolivie. En arrière plan, les contreforts des Andes
nous tendent la main et nous avons hâte de répondre à leur
appel, tant pour l'agréable changement de paysage que pour un
début d'acclimatation à l'altitude. Nous avons en effet prévu
le sens de ce voyage de façon à débuter par les zones les plus
basses et terminer par les plus élevées, afin d'atténuer au
maximum les effets néfastes du Soroche.
La
matinée s'écoule rapidement, à la recherche d'un guide de
montagne de la Fundación Amigos de la Naturaleza (FAN) qui nous
ferait visiter le parc d'Amboró. Cette réserve naturelle est
l'endroit où finissent les Andes et commencent les vallées
tropicales, les plaines de Chiquitos et le bassin amazonien. La
diversité du climat permet une large gamme de végétation qui
s'échelonne sur l'ensemble du parc, dont la majeure partie (400
000 hectares) est encore vierge de toute pénétration humaine!
Nous envisageons une approche par le Sud. Étrangement, bien que
tout le village paraisse connaître la FAN, personne ne semble
pouvoir nous indiquer précisément où les trouver! Nous errons
de porte en porte, pour atterrir au bout de quelques heures
devant une maison semblant jouer un rôle analogue à celui de
nos mairies. Une femme y apprend à lire à deux jeunes garçons.
Enfin quelqu'un qui peut nous renseigner! Et pour nous éviter
tout risque de nous égarer à nouveau, elle nous confie à l'un
de ses deux élèves qui nous guide fièrement jusqu'à la porte
de la FAN. L'affaire est rapidement bouclée : une guide viendra
nous chercher demain matin devant la pension où nous logeons et
nous partirons avec elle pour deux jours de marche dans Amboró.
La
visite du Fuerte pré-inca nous occupe la majeure partie de
l'après-midi. Un gigantesque socle de pierre rougeâtre gravée
sur toute sa surface présente au ciel un ensemble de dessins
géométriques, d'alcôves et de sculptures mystérieuses. El
Fuerte constitue le plus grand monument rupestre des Amériques.
Sur l'avant, deux gravures représentent chacune un puma enroulé
dans un disque d'environ trois mètres de diamètre. Plus loin,
ce pourraient être les fondations d'un lieu de culte. Sur les
côtés de cet énigmatique monument de 650 mètres de long, on
peut découvrir des niches qui recevaient peut-être des
offrandes. Ça et là, nous distinguons des zones creusées dans
la roche rappelant des récipients pour quelque nourriture
divine. Mais qui sait encore quelle a pu être la véritable
histoire de ce site? Ne rencontre-t-on point des Indiens qui
prétendent que les deux longues tranchées qui traversent le
dessus de ce bloc de pierre permettaient l'atterrissage d'engins
extraterrestres? El Fuerte garde jalousement son secret.
La faim
venant, nous sommes sensiblement moins enclins qu'à l'aller de
parcourir à pied les huit kilomètres nous séparant de
Samaipata. Un minibus d'étudiants s'apprêtant à partir à peu
près en même temps que nous, je me dévoue pour leur demander
s'ils peuvent nous redescendre avec eux. Bien qu'étant déjà
bourrés à craquer, ils acceptent, à notre grand soulagement,
et se tassent pour nous laisser monter. Après un faux départ du
à un livre de cours oublié près du monument (et qui nous
coûtera une marche arrière en montagne sur près d'un
kilomètre pour retourner au Fuerte!), nous payons notre trajet
en interprétant Aux Champs Élysées en quatre voix, devant une
foule en délire. Les bons comptes faisant les bons amis, nous
avons droit en échange à Santa Cruz mi Corazón, bissé suite
à nos applaudissements généreux.
C'est
presque à regret que nous laissons cette joyeuse bande continuer
sa route, mais voici déjà la pizzeria fort alléchante que nous
avions repérée dans la journée. Le cadre assez rustique est
plutôt agréable, à l'exception d'une extraordinaire lampe en
forme de cochon qui trône au beau milieu de la table et ranime
notre vivacité: les remarques et fous rires vont bon train,
interrompus seulement par l'arrivée de la serveuse. Deux
superbes pizzas largement arrosées de Paceña clôturent cette
journée en beauté.