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Leçon de Quechua
Vendredi 13 septembre
A 8h du
matin, Carola notre guide est là et nous nous tassons à six
dans un petit taxi. En route pour explorer la région du Chaco!
Le parc Amboró est paraît-il un véritable trésor de
l'Amérique latine, mais qui préserve farouchement son
intégrité. Le tourisme n'y est pour ainsi dire pas développé
et la forêt a su garder son authenticité. Ce qui signifie qu'il
est très difficile d'y circuler et de se repérer. En cours de
route, Carola nous raconte que des Boliviens s'y sont déjà
égarés, obligeant la base aérienne de Santa Cruz à mobiliser
une dizaine d'hélicoptères pour faire les recherches. Encore
récemment, un groupe d'Américains se prenant pour des rangers
de haut niveau avait voulu faire la traversée du parc. Ne les
voyant pas réapparaître, les guides de Samaipata s'étaient
lancés à leur recherche et ont finalement pu retrouver les
aventuriers, très affaiblis et quasiment morts de faim et de
soif. Complètement déshydraté, l'un d'eux a perdu la vue. On
ne plaisante pas avec la forêt d'Amboró!
Au
lieu-dit La Yunga, nous nous extirpons non sans mal du taxi.
Devant nous s'étire un chemin de montagne qui domine une bonne
partie du versant Sud du parc et sur lequel nous nous engageons
aussitôt. A notre grande surprise, un garde du parc prend le sac
à dos de Carola sur sa moto et nous dépassant prestement avec
un large sourire, le porte ainsi une bonne partie du chemin,
presque jusqu'au campement où nous dormirons ce soir! Ce n'est
pas tout à fait la conception que nous avions de la randonnée
dans un parc primitif! Toutefois, il est vrai que la montée est
raide. Une heure et demie de marche avec les sacs à 2200 m
d'altitude (alors que nous arrivons du niveau de la mer), c'est
dur. Je m'arrête fréquemment, pour boire un peu et me reposer.
On voit réapparaître le garde qui, ayant déposés le sac de
Carola, revient en frimant chercher la suite, slalomant entre les
cailloux pour nous démontrer son aisance, tant et si bien qu'un
virage un peu trop sec le prend au dépourvu. Le voilà qui
dérape et tombe sur le côté, me renversant par la même
occasion! Tout penaud et bêtement ridiculisé, il se relève,
redresse son bolide, prend mon sac en s'excusant platement,
attrape au vol celui de Jacques et repart sans broncher.
Dès
l'arrivée au campement, nous montons promptement les tentes (vue
la taille de celle de Carola, j'imagine que son sac devait peser
sacrément lourd!) pour partir à la découverte du parc aussi
vite que possible. Laissant là notre équipement, nous suivons
sur quelques kilomètres un petit sentier que nous quittons
rapidement pour nous aventurer dans le maquis, à grands coups de
machette (parfaitement, de machette)! Autour de nous, tout est
vert et incroyablement dense. On sent l'absence d'infiltration
humaine. Jamais je n'ai vu de forêt aussi opaque. Ce n'est pas
à proprement parler une forêt d'ailleurs, mais plutôt un
enchevêtrement impressionnant de buissons et arbustes de toute
forme et de toute taille.
Nous
nous dirigeons paraît-il vers un lieu appelé el observatorio
mais je ne peux même pas distinguer si il fait jour ou nuit, à
peine si nous montons ou descendons tant notre allure est lente
et l'avancée difficile, et certainement pas la direction dans
laquelle nous tentons d'aller. Je m'arrête un instant pour
démêler une poignée de cheveux prise dans les épines d'une
plante inconnue et déjà je perds de vue le reste du groupe!
C'est absolument incroyable! Ils viennent tout juste de
s'éloigner que je ne parviens déjà plus à repérer les traces
de leur passage! Le maquis semble s'être refermé derrière eux.
Un souffle de panique m'envahit. Je n'ose pas faire un pas de
plus. Je n'ai de toute façon pas de machette, ce qui exclut la
possibilité de me frayer un chemin autre que celui qu'ils ont
emprunté. Heureusement, Jacques s'est rendu compte de mon
absence et m'appelle, m'indiquant comment les rejoindre. Je ne
comprends pas que Carola nous ait laissé partir en short. J'ai
les jambes lacérées. Enfin nous pouvons de nouveau apercevoir
le ciel au dessus de nos têtes car nous approchons du-dit
observatoire. Quelques plantes épineuses continuent à nous
écorcher les jambes, mais l'avancée est tout de même plus
agréable.
La
colline est couverte de fleurs sauvages. Le sommet du vallon est
proche et nous sommes soulagés lorsque que Carola nous apprend
que le calvaire est terminé puisque c'est là qu'elle souhaitait
nous amener. Au lieu d'admirer le paysage qui nous entoure, notre
première réaction est de nous allonger dans l'herbe
accueillante et de nous reposer. D'ici, nous avons une très
belle vue sur le maquis. Nous regrettons cependant de ne pas
apercevoir de
jucumari
. Le retour s'effectue essentiellement sur
un chemin "normal", ce qui n'est pas pour nous
déplaire. Nous avons assez goûté pour aujourd'hui des joies de
la forêt primitive. Christian scande le rythme de la marche par
son air favori désormais célèbre Soy el Tamandua de la Sierra,
sous le regard amusé de Carola.
Le
dîner est agrémenté d'un cours de Quetchua, langue maternelle
de Carola. Cachitu mikuni : la nourriture est bonne.
Imataj sutyiqui? : comment t'appelles-tu?
Noqa suti ... : je m'appelle ...
Noqa jamusani jaqay ladoman : je viens de loin
Elle
n'a appris l'Espagnol qu'à l'école, comme la majorité des
enfants du coin. Le Quetchua est parlé dans les régions de
Potosí, Sucre, Cuzco et au sud de Cochabamba. L'autre langue
indienne la plus courante en Bolivie est l'Aymara, utilisée dans
les régions de l'Ouest (La Paz, Titicaca) et une partie du
Pérou. Actuellement, Carola fait des études de sociologie et
souhaiterait apprendre d'autres langues. A 22 ans, c'est un guide
extraordinaire, car elle parle de façon claire et
compréhensible, elle est cultivée et connaît de nombreuses
légendes.
Assis
autour du feu, nous buvons du trimate (mélange de feuilles de
Camomille, de Coca et d'Anis) en écoutant Carola nous raconter
d'une voix puissante et riche d'interprétation dramatique la
légende indienne Esmeralda y los ojos verdes. Elle mime
l'histoire tout en nous la faisant découvrir. Notre guide est
profondément respectueuse de l'Inca, et en admiration devant
Esmeralda, cette prêtresse qui se serait ôté les yeux, de
grands et splendides yeux verts unanimement admirés pour leur
beauté, afin de protéger l'Inca en ne pouvoir dévoiler à ses
ennemis la direction dans laquelle il serait parti. Mais les
ennemis recherchent la cache où elle a enseveli ses yeux afin de
les lui rendre et la contraindre ainsi à les aider. Lorsqu'ils
les retrouvent enfin, les yeux sont devenus deux superbes
émeraudes qui embellissent encore la prêtresse mais ne lui
permettent pas de répondre aux agresseurs.
Après
une nouvelle tasse de trimate (une boisson délicieuse), Carola
enchaîne sur la légende des pêcheurs du lac Titicaca, qui
auraient désobéi à l'Inca, malgré ses nombreux rappels à
l'ordre, en pêchant bien plus de poissons qu'il ne pouvaient en
consommer. Ils vivaient heureux en toute impunité et parlaient
tous la même langue : le Pukina. Pour les punir de leur manque
de respect envers le lac sacré, l'Inca leur a donné à tous une
langue différente ce qui les empêcha par la suite de
communiquer entre eux. Ce serait là l'origine de la diversité
de dialectes indiens! Une "Tour de Babel" version
Amérique latine...
La
soirée se poursuit agréablement. Carola nous chante Háblame
del mar, Marinero. Quoi d'étonnant, la Bolivie étant un des
deux seuls pays d'Amérique a n'avoir aucun accès à la mer!
Apprenant que Jacques, Alain et Christian viennent d'une ville
qui s'appelle "Bord d'eau", Carola est surexcitée et
les prie, comme dans la chanson, de lui parler de la mer. Ils
s'exhaussent, racontant les vagues, le bruit de l'eau, la
sensation d'être sur un bateau... Elle n'a vu la mer qu'une
fois, lors d'un voyage au Pérou, et est toute ouïe. Alain sort
quelques cartes postales de Paris qu'il avait eu l'heureuse idée
de prendre avec lui. Elles remportent un franc succès. Tard dans
la nuit, Carola nous chante Ave de Cristal, chanson romantique
très en vogue cette année là. Lorsque le sommeil prenant le
dessus nous nous quittons peu après, sa belle voix résonne
encore dans nos têtes.