




Ecrire
Enfer ou Paradis ?
Mardi 17 septembre
La chambre consiste en quatre petits lits placés
côte-à-côte, chacun intégralement recouvert d'un grande
moustiquaire. Le pavillon lui-même n'est fermé de murs de bois
que sur trois côtés, le quatrième étant constitué d'une
moustiquaire dans laquelle est découpée la porte. Même la
nuit, la chaleur est à peine tolérable et nous sommes tous
réveillés avant l'aube. Après une douche froide qui ne nous
rafraîchit que l'espace d'un bref instant, nous partons à la
découverte de la forêt amazonienne et de ses mystères, guidés
par Victor, un indien de la région.
Grâce à une température régulière avoisinant les 30 à 40
degrés, une humidité constante et un ensoleillement maximal du
à la proximité de l'équateur, cette forêt constitue un des
milieux les plus propices au développement de la vie animale et
végétale. L'Amazonie compte environ 60000 sortes de plantes,
2000 espèces d'oiseaux (environ le quart du total de la
planète), autant de poissons, près de 400 espèces de
mammifères et plusieurs millions de variétés d'insectes, de
reptiles, de batraciens... Dès nos premiers pas, Victor nous met
en garde contre les dangers qui nous entourent. L'Amazonie peut
être source de vie pour ceux qui la connaissent, mais causerait
la mort certaine de tout aventurier innocent en moins de temps
qu'il n'en faut pour le dire. Tel arbre (le Tangara) pousse
toujours isolé du reste de la végétation et abrite des
millions de fourmis dont une piqûre suffit à rendre malade,
deux à provoquer le coma, trois à tuer l'inconscient qui s'en
serait approché. Les condamnés à mort y étaient attachés,
destinés à périr dévorés par les fourmis voraces. Tel autre
arbre est toxique, ou fréquemment envahi par les guêpes. Et
pourtant, chaque plante ou arbre peut offrir ses fruits, son
écorce ou ses feuilles pour soigner les maux les plus divers ou
fournir un bois très prisé pour fabriquer des parquets, du
mobilier ou pour la construction de ponts ou de maisons. Nous
apprenons ainsi que boire l'eau dans laquelle on aurait fait
bouillir une termitière est excellent contre les problèmes de
prostate, que l'écorce du Kapirona aide la cicatrisation ou que
les racines du Wasai sont bonnes contre les maux de rein. Le
Largeto permet la construction de ponts non putrescibles, le
Wasai est utilisé pour les murs des maisons et les feuilles de
Yarina pour les toits. Un arbre miraculeux est le Uña de gato
dont l'écorce guérit quasiment de tout.
La forêt est extrêmement bruyante, mais si dense que nous ne
pouvons voir aucun animal. Seuls les moustiques nous accompagnent
à chaque pas et leur vrombissement devient rapidement
insupportable. Les manches longues sont de rigueur. Victor taille
dans une feuille de palmier un éventail pour chacune des femmes
de l'expédition (deux françaises nous accompagnent). Alain
porte sur son chapeau sa moustiquaire de tête, jugeant le
ridicule préférable à l'inconfort. Incroyablement, Jacques et
moi les avons laissés dans le lodge, ayant cru inutile de
s'encombrer de ces quelques grammes supplémentaires qui nous
font tant défaut à présent! Pour pallier à cet oubli
dramatique, Victor découpe quelques morceaux d'écorce de oijos
kiro avec laquelle nous nous frottons le visage. Vu l'écoeurante
odeur d'ail qui s'en dégage, j'espère que le processus sera
efficace! Il fait 37° à l'ombre et règne une humidité
infernale. Seules d'interminables colonnes de fourmis s'agitent
vaillamment sous nos pas (quasiment sous nos pieds, d'ailleurs!).
Ces insectes découpent des morceaux de feuilles dix fois grands
comme elles, les transportent jusqu'à la fourmilière créant
ainsi de sinueuses traces vertes qui ondoient sur le chemin, puis
entassent ces végétaux et attendent qu'ils pourrissent. Elle
cultivent alors sur ce terrain fertile des champignons, utilisés
pour leur consommation personnelle!
Après quatre heures de marche, nous atteignons un Chiwawaku qui
du haut de ses 60 m domine une bonne partie de l'Amazonie (les
plus hauts dépassent cependant 70 m). Un escalier en colimaçon
construit autour de son tronc nous permet d'accéder à une
plate-forme où, enfin à l'abri des moustiques, nous nous
prélassons un moment, contemplant la mer verte qui s'étale à
perte de vue. Le chemin se poursuit ensuite sur un ponton de bois
qui nous permet de nous enfoncer dans une partie marécageuse
autrement inaccessible de l'Amazonie. Nous atteignons ainsi les
abords d'un
lac glauque
, dont quelques grosses bulles percent
parfois la surface. Nous nous installons, prêts à supporter un
long guet : des crocodiles et des dauphins (les dauphins
d'Amazonie, non non, ce n'est pas une blague!) sont censés
fréquenter ces lieux. D'immenses papillons sont agglutinés sur
des herbes à nos pieds, donnant l'impression que la végétation
elle-même est animée. Attendant l'invité qui tarde à
paraître, je songe au splendide papillon que nous avons admiré
sur l'île aux singes : plus resplendissant qu'une orchidée,
plus grand que bien des oiseaux, il se pavanait, gorgé de jus de
papaye jusqu'à l'ivresse. Mais point de dauphins. Serait-ce un
mythe? Nous abandonnons le guet à contrecoeur. Victor est le
seul à ne pas montrer de déception, et relance la conversation
en nous parlant de... Chirac! Puis il enchaîne en nous parlant
d'un match de foot où la France aurait vaincu le Mexique 2 à 0.
Un peu plus loin, il nous distribue des oranges afin de nous
requinquer avant d'affronter le chemin du retour. Encore deux
heures de marche et nous rejoignons enfin le lodge, tout
boursouflés de piqûres de moustiques, trempés de sueur et
affamés.
Une nouvelle douche froide puis nous voilà dans les hamacs,
jouissant d'un repos bien mérité. Arrive John, le singe, qui
vient jouer avec nous, sautant d'un hamac à l'autre tandis que
nous cherchons à tour de rôle à l'attraper. Le jeu tourne
rapidement à la catastrophe : John se sent piégé dans
l'antichambre, prend peur et se met à alléger ses intestins
tout en continuant de courir d'un coin à l'autre! Au bilan, des
chaussettes, un short, un livre (celui de Jacques), des
chaussures (celles de Christian) et un hamac sont sinistrés.
Dès 18h30, le maître des cieux disparaît, et le vacarme de la
forêt se calme un peu. Les lueurs vacillantes de lucioles
donnent un air de fête à ce camp si paisible. La journée se
termine par une recherche de tarentules à la lampe de poche. Je
suis avec inquiétude les pas d'un indien du lodge, hors des
ponts précisément destinés à nous éviter toute rencontre
dangereuse. Épuisés, Alain et Christian sont déjà couchés,
et je ne tarde pas à les rejoindre, non sans avoir cependant
observé l'une de ces arachnides tant redoutées. Guidé par
l'indien, Jacques poursuit seul sa quête, prenant quelques
photos pour preuve de ses rencontres nocturnes.
Un claquement sec suivi d'un grondement sourd annonce le début
d'une pluie torrentielle qui s'abattra sur le lodge toute la nuit
durant. Réveillée en sursaut, je cherche à tâtons la lampe à
huile, mais ne parviens pas à mettre la main dessus. Point n'est
besoin de lumière, cependant, pour s'émerveiller de la parfaite
étanchéité du toit en feuilles de Yarina. Je me recouche mais
la violence de l'orage m'empêche de me rendormir.