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A Vos Sacs Prêts Portez!
Jeudi 19 septembre
Il va
sans dire que nous sommes levés à l'aube. Alors que Jacques et
moi finissons de plier notre tente, Alain et Christian ont déjà
leurs sacs bouclés et nous attendent. J'ai beau tenter de
négocier un petit déjeuner, je ne trouve pas les mots qu'il
faut pour convaincre les hommes du groupe. A 6h, nous partons
donc, le ventre vide. Deux pas plus loin, s'annonce la première
difficulté, plutôt originale : le chemin de l'Inca est de
l'autre côté de l'Urubamba, le fleuve qui rugit à nos pieds!
Nous voyant plantés là, un garçon de 8 ou 9 ans accourt et
propose de nous faire traverser, deux par deux, à l'aide d'un
"téléphérique" à traction manuelle : une légère
plate-forme d'aspect branlant, portée par un câble d'acier
jeté en travers des eaux bouillonnantes 10 m en contrebas. Pour
les locaux aussi la journée commence tôt, car il s'agit d'être
avant les touristes sur le chemin, afin de les tenter dans leurs
instants de faiblesse par quelques boissons à la réputation
mondialement reconnue, pourtant chauffées par le soleil mais
tellement appréciées après l'effort!
Nous
sommes en décalage par rapport aux groupes qui arriveront par le
train de 9h30 (mais eux directement au fameux km 88), et
espérons ainsi avoir le chemin à peu près pour nous seuls.
Christian fait resurgir son altimètre encore flambant neuf, et
ouvre la marque en annonçant "2700 m d'altitude". Nous
foulons à présent le célèbre Camino Inca, tout heureux de
nous trouver là. Le bonheur peut se lire sur chacun de nos
visages. A trois jours de marche de là, s'élève la fabuleuse
cité de Machu Picchu. A Llactapacta, nous rejoignons le chemin
en provenance du km 88. Quelques heures suffisent ensuite pour
atteindre Wayllabamba (2900 m, précise Christian), dernier
village à être habité. De peur de ne pas trouver plus loin de
boisson, Jacques, Alain et Christian achètent un litre et demi
d'Inka Cola, infâme liquide jaune fluorescent qui à part son
nom n'a vraiment rien d'attrayant. Nous attaquons ensuite la
montée, ce qui n'est pas peu dire.
Les
premiers kilomètres sont encore agrémentés par les discours
des uns et des autres ou les remarques sur la flore et les riches
paysages qui nous entourent. Petit à petit, les paroles
disparaissent, laissant place à la concentration. C'est la
première fois que nous affrontons un tel dénivelé. Certes il
nous est arrivé de marcher jusqu'à 35 km en une journée avec
des sacs bien plus lourds que ceux que nous portons en ce moment,
mais le terrain était sensiblement plus plat . J'accumule mon
retard par rapport au reste du groupe. Les pauses sont de plus en
plus fréquentes. Bientôt, ce ne sont plus des instants de repos
intercalés entre les marches, mais plutôt quelques minutes de
marche entre deux demi-heures de pause. A bout de souffle, je
suis obligée de m'arrêter encore, malgré les protestations de
mon entourage. Chacun prend son pouls : 124 pour Jacques, 170
pour Alain et je bats tous les records avec un 186! Nous
décidons de faire une pause digne de ce nom et sortons qui son
mars, qui son lion...
La
journée s'annonce longue car il nous faut aujourd'hui franchir
un col à 4200 m d'altitude! A 11h10, nous atteignons le
campement de Yuncachimpa, situé à une altitude de 3260 m. Nous
avons l'impression d'avoir suffisamment avancé pour nous
permettre de faire une véritable halte et de casser légèrement
la croûte. Christian et Jacques, en tant que scribes
bénévoles, consignent dans leurs carnets de route respectifs
l'heure et l'emplacement de la pause. Les paysages sont
magnifiques, la végétation de plus en plus dense. C'est le
début de la forêt vierge. D'immenses fleurs rouges couvrent bon
nombre d'arbres. Alors que Jacques fait consciencieusement la
mise au point sur l'une de ces fleurs, un colibri, lui aussi
attiré par ses couleurs flamboyantes vient la humer. "Dans
la boîte" nous annonce alors fièrement Jacques! Nous ne
pouvons cependant traîner plus longtemps dans cette paisible
clairière, car 1000 m de dénivelé nous attendent encore avant
le col, soit au moins trois heures de marche. Nous nous aidons
mutuellement à soulever nos sacs à dos et reprenons notre
ascension.
Nous
gravissons lentement le chemin qui mène au col, longeant une
vallée fort escarpée. Nous espérons à chaque tournant
découvrir devant nous la passe tant attendue, toujours en vain.
Enfin, la vallée s'élargit. et le point que nous distinguons à
l'horizon où les deux versants se rejoignent ne peut être autre
chose que la réponse à notre voeux le plus cher! Le col semble
cependant fort distant, et pire encore, paraît s'éloigner à
chaque pas. Alain avoue être prêt à payer 10 sols pour un Inka
Cola et Christian qu'il serrerait la main à Face-de-rat s'il lui
en offrait une bouteille! Où va-t-on! Assis au milieu du chemin,
à 3670 m, nous contemplons la vallée. Encore 530 m jusqu'au
col. Cette montée est interminable et le soleil baisse déjà!
L'après-midi est bien avancé, les muscles sont fatigués et le
moral plus très haut. Nous interrogeons Christian de plus en
plus fréquemment, mais l'altimètre se refuse d'atteindre la
zone des 4000m! La disparition progressive de la végétation
nous confirme pourtant que nous approchons.
Soudain un
cri de victoire me réveille de ma marche quasi-hypnotique. Le
col de Warmiwanusca est atteint (4200 m!), et Jacques m'invite à
les rejoindre au plus vite : de là où ils se tiennent, ils
peuvent enfin contempler l'autre versant, et pensent même
apercevoir au loin, malgré la couverture nuageuse de plus en
plus épaisse, le campement dans lequel nous dormirons ce soir!
Le coeur battant, je presse le pas et parcours les quelques
derniers mètres le sourire aux lèvres. En effet, nous y sommes!
Il est 16h et il fait froid. Je sors mes gants, Jacques son
bonnet. Le temps de faire quelques photos pour immortaliser
l'exploit et nous repartons derechef, car le vent souffle fort et
nous avons hâte de nous mettre à l'abri et de nous reposer.
Nous entamons la descente sous les premières gouttes de pluie.
Le chemin devient boueux et le soleil ayant disparu derrière les
montagnes, nous n'y voyons plus guère. Quelques lueurs de lampe
se balancent à quelques pas devant nous. Nous les rattrapons :
ce sont des campesinos qui oeuvrent à remettre en état le
chemin Inca et retournent pour la nuit au campement. Ils nous
demandent d'où nous venons, surpris de nous voir arriver à
cette heure tardive alors que les groupes s'arrêtent en
général avant le col. Apprenant que nous sommes partis ce matin
même du km 82, ils ont l'air fort impressionnés! Nous avons en
effet marché pendant 11 heures, aujourd'hui, et franchi 1500 m
de dénivelé à la montée.
Le camp
est assez plein. Nous sommes heureux d'avoir pris la décision de
faire ce trek juste à nous quatre, mais en ce moment précis,
aucun de nous n'a vraiment le courage de préparer le dîner. Que
ne donnerais-je pour les services d'un cuisinier! Alain et
Christian, quant à eux, trop fatigués pour ne serait-ce que
penser à la préparation d'un repas, se déclarent prêts à se
coucher sans souper. Nous commençons par monter rapidement les
tentes, sous une pluie de plus en plus forte. D'autorité,
Jacques et moi nous entassons ensuite dans la tente d'Alain et
Christian, plus grande que la nôtre, et je prépare quelques
spaghettis sauce tomate que tous sont bien contents de dévorer.
C'est agréablement réconfortant, doublement même quand on
réalise que ce sera toujours ça de moins à porter demain! Un
dernier coup d'oeil à l'altimètre avant de nous séparer nous
apprend que nous sommes à 3500 m d'altitude. Les 700 m qui nous
séparent du col furent plus vite descendus que montés! Il est
19h, l'heure des braves. Il fait nuit noire. Nous nous couchons,
épuisés, bercés par le bruit de la pluie sur notre tente.