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La Cité Perdue

Samedi 21 septembre

Les 14h de sommeil ont remis Jacques d'aplomb et il est un des premiers levés. Plus de fièvre! Les dieux ont été indulgents avec nous. A 7h du matin, soit un peu plus tardivement qu'on ne l'aurait souhaité, nous sommes de nouveau sur le chemin, Christian portant toujours notre tente, cependant, par précaution.

Nous sommes tout excités à l'idée d'atteindre dans quelques heures à peine la cité de Machu Picchu. Les paysages sont splendides, la végétation d'un vert luxuriant. Nous marchons d'un bon pas : près de mille mètres de dénivelé (en descente heureusement) nous séparent de la cité perdue, sans parler des multiples méandres du chemin qui allongent inévitablement le trajet à parcourir par rapport à toute prévision basée sur la carte fort approximative du Routard. Cette partie du camino est presque entièrement couverte de marches taillées dans la pierre, qui paraissent, au premier abord, faciliter notre avancée. Malheureusement, leur hauteur est telle que ces marches nous brisent les genoux à chaque pas. Si nous n'avions pas nos sacs sur le dos, il serait probablement moins douloureux de sauter d'une marche sur l'autre plutôt que de tenter de les enchaîner comme nous le faisons, tombant brutalement à chaque pas sur la pierre inférieure. Un véritable supplice.

Petit à petit, nous nous rapprochons de la civilisation. Quelques villages parsèment de nouveau le parcours, comme à l'autre extrémité du Camino Inca, ce qui nous permet de nous ravitailler en coca et schweppes, aussitôt engloutis. Nous espérons à chaque tournant voir surgir devant nous la fabuleuse cité, mais en vain. Pourtant en contrebas nous apercevons de nouveau le Río Urubamba qui, après avoir emprunté une trajectoire plus directe que la notre, poursuit imperturbablement sa course. Ceci est une indiscutable indication que notre but est proche! Nous nous égarons dans un village un peu plus grand que les autres et sommes obligés de demander notre chemin. Puis, de nouveau en pleine nature, nous avalons ce que nous espérons être les derniers kilomètres de ce camino qui n'en finit plus. Que le temps paraît long devant notre impatience!

Soudain, gravissant les marches qui nous permettent d'accéder à un petit promontoire rocheux, nous nous retrouvons contre tout attente dans l'ouverture même de la célèbre Porte du Soleil : Inti Punku! La surprise est totale, cette arche de pierre étant totalement invisible quelques pas seulement plus bas. Comme Bingham lorsqu'il découvrit le site en 1911, nous sommes littéralement éblouis par la vue saisissante que nous avons sur le Machu Picchu , fantomatique cité enchâssée dans un écrin de volcans coiffés de nuages.

En face de nous, s'élève au dessus d'un nid de brume le piton solitaire d'Huayna Picchu, encadré de précipices qui paraissent infranchissables. De tous côtés se dressent des rochers et montagnes, qui protègent ainsi la forteresse des regards indésirables. Il est 10h, et nous venons d'atteindre le but de notre trek. Je suis terriblement émue de me retrouver sur ce site magique dont je rêve depuis tant d'années, depuis que j'écoutais, encore enfant, ma marraine nous raconter ses voyages en Amérique du Sud et en particulier au Pérou. Je ne peux contenir quelques larmes, mélange de bonheur et d'émotion.

Nous entamons notre descente sur les ruines, fiers de notre exploit. Il ne nous reste guère de temps avant l'arrivée des premiers touristes, mais nous comptons bien le mettre à profit pour prendre quelques belles photos de ce site d'une incroyable splendeur.

Ce qui marque dès le premier coup d'oeil, ce sont la qualité et l'étendue de ces ruines. Cachée au coeur de la forêt tropicale, surgit ici une véritable forteresse, avec un quartier religieux dans la partie la plus élevée du site, un quartier d'habitation avec de nombreuses maisons incroyablement bien conservées, et des terrasses destinées à l'agriculture. On pourrait facilement imaginer que des ethnies indiennes habitent toujours ces lieux, tant ils paraissent entretenus et vivants. Rien à voir avec les ruines pourtant superbes mais fort restreintes qui ont agrémenté notre trajet.

Pendant plusieurs heures, nous parcourons le site de long en large ne voulant pas risquer d'oublier le moindre mètre carré. Au centre de la partie religieuse, se trouve un splendide monolithe sculpté et poli, dont les diverses facettes semblent imbriquées les unes dans les autres et que surmonte une sorte de prisme. Cette pierre porte le nom de Intihuatana, c'est-à-dire "lieu où l'on attache le soleil", en raison du rôle qu'on lui attribue généralement dans l'observation des mouvements des astres et du déroulement des saisons. Bien que l'on trouve ce style de pierre dans d'autres cités incas, l'Intihuatana de Machu Picchu est le seul qui, étant resté inconnu des Espagnols, n'ait pas été endommagé par leur ferme volonté d'"extirpation de l'idolâtrie". Malheureusement, Alain risque de compléter ses souvenirs du Machu Picchu par le fait que ce soit là que l'une des bretelles de son sac à dos a lâché sans crier gare, transférant subitement tout le poids de ses affaires sur une seule épaule. Le dos meurtri, il termine la rando en portant son sac dans ses bras, ce qui est tout de même nettement moins pratique. Une chance que ce ne soit pas arrivé plus tôt!

Dans l'après-midi, nous prenons un bus pour descendre à la gare. Le trajet est vertigineux, la route constituée de lacets plus étroits les uns que les autres. A chaque traverse, un gamin fait de grand signes aux passagers du car, puis se précipite vers le niveau inférieur en coupant directement le virage grâce à un escalier aménagé dans la forêt. Bien que le conducteur et le gamin soient manifestement de mèche, on ne peux que féliciter ce dernier pour son endurance et son souffle! A l'arrivée, il est là lui aussi, réclamant 1 sol à chaque passager descendant du bus.

Nous tentons de nous informer des horaires de trains pour rentrer à Cuzco, mais c'est peine perdue. Nous collectons autant d'horaires et de tarifs que de personnes interrogées! Histoire de vivre l'aventure jusqu'au bout, nous décidons de prendre l'omnibus local, faisant fi des conseils du Routard qui recommande le train pour touristes ou la première classe du train local. Nous avalons notre dernière conserve de pâté et nous installons au bar pour passer le temps. Devenu un aficionado de l'Inka Cola, Christian s'en commande une bouteille alors qu'Alain revient prudemment au Pepsi. Jacques préfère une Pilsen (bière péruvienne) et je demande une tasse d'eau chaude que j'agrémente d'un sachet de thé ayant survécu à la randonnée.

Dès 16h, nous nous rendons sur le quai où règne une agitation à laquelle nous n'étions plus habitués. Nous nous frayons péniblement un passage parmi des centaines de péruviens pliés en deux sous le poids de sacs plus grands qu'eux et dont le tissu tendu à l'extrême menace de craquer, ou contournons des couvertures multicolores sur lesquelles sont étalés, pêle-mêle, pulls, gants de laine, bonnets, souvenirs, bibelots divers ou nourriture. L'assaut du train a finalement lieu à 17h. C'est la ruée vers l'El Dorado. Chacun joue des coudes pour atteindre le marchepied branlant. La ruée se poursuit jusqu'au départ du train, qui n'empêche pas quelques retardataires d'attraper au vol une main tendue qui leur permet ainsi l'accès au dernier train de la journée pour Cuzco. Nous ne sommes guère surpris de constater qu'il n'y a plus un siège de libre. Comme beaucoup d'autres, nous tentons de trouver la place de poser nos deux pieds au sol. Alain et Christian sont debout, appuyés sur leurs voisins afin de garder un semblant d'équilibre, tandis que Jacques et moi nous partageons le dessus d'un sac à dos.

En pointe, le train doit bien atteindre la vitesse vertigineuse de 20 km/h. A chaque ralentissement aux abords des villages, quelques enfants parviennent à monter dans le train pourtant plus plein qu'un RER à 18h et parcourent tout le wagon pour resurgir miraculeusement de l'autre côté, ayant escaladé bon nombre de voyageurs et vendu au passage sandwichs froids, barres de chocolat écrasées, légumes frais ou boissons tièdes. A côté de nous, une femme sort un bol afin de permettre à sa fille de deux ans de soulager ses besoins, jette ensuite le contenu par la fenêtre avant de remettre le récipient dans son sac.

La ville de Cuzco est en vue dès 22h45, mais il nous faudra encore près d'une heure pour descendre en zigzag le flanc de la montagne et parvenir jusqu'au centre-ville. Six heures pour parcourir 120 kilomètres. Éreintés, nous rejoignons le "Weliman Hostal" où nous décidons de nous offrir cette fois-ci le grand luxe : deux chambres doubles à 30 sols chacune, avec salle de bain privée. Nous nous ruons dans ce paradis de confort pour en ressortir une minute à peine plus tard, nous désolant de la situation : pas la moindre goutte d'eau dans la douche et les W-C sont sales. Le réceptionniste nous affirmant que l'eau viendra à minuit, nous tentons de vaincre le sommeil en sirotant un mate d'Anis, à l'exception de Christian qui préfère se coucher. J'en fais de même à minuit trente, tandis que Jacques et Alain cherchent vainement à obtenir une ristourne sur le prix de la chambre. De guerre lasse, sales et fourbus, ils rejoignent à leur tour leurs pénates vers 1h du matin.

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