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Avion-Stop
Dimanche 22 septembre
Au
réveil l'eau est enfin là, coulant en fin filet mais
délicieusement chaude. Nous nous précipitons chez le Finlandais
(et oui, toujours le même : celui qui nous a organisé le tour
en Amazonie cf. chapitre 10) afin de lui rendre le camping
gaz qu'il nous a loué. Mais à 7h30, la boutique est encore
close. Nous allons déjeuner copieusement en songeant tristement
que nous allons ainsi rater l'avion pour La Paz, mais espérant
pouvoir attraper celui pour Puno. A 8h, le magasin n'est toujours
pas ouvert. N'y tenant plus, Alain suggère de réveiller le
patron. C'est en fait une péruvienne qui nous répond,
récupère le réchaud et nous rend la caution. Après un ultime
tour de Cuzco pour prendre encore quelques photos et vivre un
dernier instant entre ces superbes murs incas, nous sautons dans
un taxi en direction de l'aéroport. Il n'y a pas de vol pour
Puno, mais deux sont annoncés en partance pour Juliaca, l'un
avec Faucett et l'autre avec AeroContinente, à des horaires
qu'il nous est une fois de plus impossible de découvrir. Si
l'économie d'un pays se jugeait au nombre de ses compagnies
d'aviation, le Pérou serait de loin la première puissance
mondiale! Le vol intérieur présente l'avantage de ne coûter
que 29 dollars au lieu de 120, et la taxe d'aéroport est alors
de 10 sols au lieu de 25 dollars pour un vol international ($1
équivaut à 2.5 sols environ).
Dès
l'approche du comptoir, nous nous faisons alpaguer par un
magouilleur local qui se vante de pouvoir (et lui seul
uniquement) nous trouver des billets d'avion pour la destination
de notre choix. Nous souvenant de la panique lors de notre vol
vers Puerto Maldonado, nous nous voyons contraints de lui faire
confiance et lui laissons à regret nos passeports, que nous
tentons cependant de ne pas quitter des yeux. La tâche n'est pas
aisée car le péruvien disparaît instantanément, se fondant
merveilleusement dans la foule grandissante, pour réapparaître
subitement de l'autre côté du comptoir. Nous le voyons tantôt
donner un coup de main pour jeter les bagages sur les tapis
après leur pesée, tantôt discuter âprement avec les agents
qui tiennent les caisses de vente de billets (qui d'ailleurs nous
affirment, lorsque nous nous adressons directement à eux, qu'il
n'y a plus un billet de libre pour Juliaca), tantôt se pavaner
à l'étage supérieur où semblent se trouver les bureaux des
responsables... Alors que nous l'avions perdu de vue, il
réapparaît soudain avec deux billets et nous pousse à
enregistrer deux des sacs. Inquiets à l'idée de risquer d'être
séparés, nous insistons sur le fait qu'il est hors de question
que deux personnes seulement embarquent. C'est quatre, ou zéro.
Méfiants et dubitatifs malgré tout, nous décidons que dans le
pire des cas il est préférable que chaque binôme comporte un
hispanisant; Jacques et Christian enregistrent donc leurs
bagages, tandis qu'Alain et moi gardons encore les nôtres.
Déjà les
premiers appels pour notre vol retentissent au haut-parleur. La
nervosité monte, et le péruvien doit sentir qu'il risque de ne
pas toucher sa commission car il se démène de plus en plus. Il
récupère les deux billets pour nous tendre en échange deux
cartes d'embarquement et cherche à nous convaincre qu'il serait
plus facile qu'Alain et moi partions sur le vol suivant. Devant
notre refus manifeste, il disparaît de nouveau, court à droite
et à gauche répondant probablement à un rite auquel nous ne
comprenons rien. Alors que les micros hurlent une ultime fois
leur colère contre les voyageurs n'ayant pas encore franchi les
portes d'embarquement, il se rue sur nous avec deux billets dont
nous n'avons pas même le temps de contrôler la destination,
nous bouscule jusqu'au portique où un contrôleur semble nous
attendre puisqu'il ne nous demande aucun justificatif, nous
impose de lui régler sur le champ ses précieux services, nous
fait un grand sourire en nous souhaitant bon voyage et se noie
aussitôt dans la foule déjà dense qui envahit le hall de
l'aéroport. Portant dans nos bras les deux sacs que nous n'avons
pas pu enregistrer, nous courons jusqu'à la porte que
franchissent les derniers passagers. Nous sommes tous surpris de
nous trouver dans le hall d'embarquement, tant il s'en est fallu
de peu que nous n'obtenions de billets. Heureux et soulagés,
nous tendons à l'hôtesse notre amalgame de cartes
d'embarquement et billets. Je crois ne pas bien comprendre
lorsque celle-ci nous rend les deux billets en nous déclarant
que ce ne sont pas des titres de transports valables (seules sont
reconnues les cartes d'embarquement), en conséquence de quoi
seuls deux d'entre nous peuvent prendre le vol! Le délire
continue! Jacques s'emporte, tente de lui expliquer ce que nous
venons de subir dans le hall, prenant à témoin le steward
encore présent que nous reconnaissons comme l'une des personnes
avec lesquelles notre arnaqueur avait discuté. Malgré
l'intervention complaisante d'une passagère anglaise maîtrisant
parfaitement l'espagnol, l'hôtesse ne veut rien savoir, explique
que l'avion ne peut accepter de passager ni de poids
supplémentaire et nous refuse obstinément le passage. Le
désespoir nous envahit. Je suis d'un regard désolé l'anglaise
qui après une dernière tentative infructueuse nous quitte pour
monter dans l'avion, impatiemment accueillie par les membres de
l'équipage qui n'attendaient plus qu'elle pour refermer les
portes de l'appareil.
Le steward
qui n'avait jusqu'ici rien dit prend alors la décision
d'intervenir. Bien que les techniciens de sol soient en train de
retirer l'escalier permettant l'accès et que l'avion manoeuvre
déjà pour se rendre vers la piste de décollage, il nous invite
d'un geste de la main à le suivre et s'élance aussitôt sur
l'aérodrome. Se ruant sur l'escalier, Alain et Jacques éjectent
les deux péruviens qui le ramenaient au bord et le repoussent au
contraire en direction de l'avion qui traverse devant nous. Nous
courons tous, Christian et moi portant dans nos bras les deux
sacs à dos restant. Montant les marches quatre à quatre, nous
volons jusqu'à la porte avant de l'avion, alors que par son
hublot le pilote nous exprime clairement son mécontentement et
son refus de nous prendre à bord. Pourtant, ne pouvant continuer
à rouler avec l'escalier placé devant son aile et forcé
d'ouvrir la porte à son steward en chef, il arrête l'engin et
nous embarquons miraculeusement tous les cinq. Étrangement, de
nombreuses places sont encore libres et ce n'est qu'une fois en
vol que nous comprenons la raison de la limitation rigoureuse de
poids : l'aéroport de Cuzco étant à plus de 3300 m d'altitude,
la portance n'est plus suffisante pour permettre le décollage
d'un avion trop chargé. D'ailleurs, nous volons très bas et
craignons à chaque instant d'écrêter quelques sommets andins.
Plus amusé à présent qu'irrité, Jacques jette un dernier coup
d'oeil aux billets causes de toute nos peines. Il sursaute en
reconnaissant ceux que nous avions payés en premier lieu! Ainsi,
l'arnaqueur a réussi à nous vendre deux billets seulement pour
le prix de quatre! Pas étonnant que l'hôtesse refusait de les
accepter!
Nous ne
nous attardons pas à Juliaca, et quittons prestement
l'aéroport, lieu maudit s'il en est, pour monter dans un
colectivo archi-bondé en direction de Puno. Là, nous prenons un
autre colectivo dans lequel nous parvenons cette fois à nous
asseoir, en direction de Copacabana. Les paysages bordant le
Titicaca sont magnifiques, et nous regrettons de ne pas pouvoir y
traîner davantage. Tout ici respire le calme et la
tranquillité, peut-être par opposition aux heures épiques que
nous venons de vivre. Des paysans en tenues multicolores
travaillent la terre en bordure de l'eau d'un bleu si pur que
l'on ne peut discerner le point de l'horizon où le lac devient
ciel. La ville de Copacabana nous attire et Jacques et moi avons
bien du mal à accepter de suivre Alain et Christian qui
souhaitent à tout prix se rendre au plus tôt au Salar d'Uyuni.
Pourquoi ne pas se reposer ici où il a l'air de faire si bon
vivre? Nous faisons un saut jusqu'à la cathédrale, bijou de
l'architecture baroque, mais ne pouvons que contempler sa façade
externe en raison de l'heure tardive. Elle enferme pourtant la
célèbre vierge noire qui restera pour nous une légende.
Prenant un
dernier colectivo, nous atteignons La Paz de nuit. Tel le
sortilège puissant d'un magicien invisible, des éclairs strient
violemment les nuées, éclairant de leurs lueurs éphémères
les sommets enneigés qui encerclent la ville. Un dénivelé
prodigieux apparaît alors sous nos yeux. Un ultime plongeon nous
emporte jusqu'aux entrailles de la ville qui s'empresse de nous
engloutir, vulnérables touristes.