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Magie des Couleurs

Jeudi 26 septembre

Au petit matin, les températures sont plutôt fraîches (-3 degrés), et il est difficile de s'extraire du sac de couchage. Nous gagnons pourtant en chaleur par le fait de partager tous les quatre la même chambre. Alain a aujourd'hui piteuse mine et redoute un début d'otite. Il s'attaque derechef a sa réserve d'Augmentin. Prudents, Jacques et moi entamons nos Ercefuryl. Seul Christian, pur acte de bravoure, s'abstient pour le moment d'avaler quelque médicament que ce soit.

C'est ici que commence le Sud Lipez, désert magique entre tous. Le Lipez, ce sont des couleurs, toute la palette du minéral où dominent le jaune et le rouge des vieilles cheminées volcaniques. L'ocre des grandes pampas sableuses et des regs monotones est rehaussé ici et là par les rares plaques de la végétation. On y distingue parfois de petits groupes de vigognes, confondus par mimétisme avec leur milieu. La piste n'est plus qu'une immense zone poussiéreuse où nous nous aventurons, venant troubler le charme tranquille et serein de ce désert infini. Nous couvant de leur ombre majestueuse, des montagnes dépassant fréquemment les 6000 mètres bordent l'horizon.

Nous faisons escale auprès de l'arbol de piedra, gigantesque bloc rocheux façonné par le vent. Puis, nous abordons nos premières lagunes. L'émerveillement est unanimement partagé. Au creux de chaque dépression, tels des îlots de vie perdus au beau milieu du désert, de petits lacs s'évertuent à subsister jusqu'à ce que l'évaporation les oblige à disparaître et faire place à un salar. Tapissant les bordures de chacun d'eux, la blancheur aveuglante de l'aragonite. Irineo nous explique que ces lacs privés d'alimentation sont riches en Lithium, Bore, Bicarbonate de Sodium (provenant des eaux pluviales ou des couches profondes d'origine volcanique très chargées en minéraux), et concentrent au cours de leur existence les sels dissous dans leurs eaux. Les concentrations atteintes peuvent aller jusqu'à dix fois celles que l'on rencontre dans l'eau de mer! Après saturation, ces substances précipitent les unes après les autres. Lui-même a travaillé pendant trois ans à l'extraction du Bore dans une mine à plus de 4000 m d'altitude. Une usine située à proximité fabrique de l'acide borique qui est ensuite envoyé au Chili pour la transformation en Nylon et plastiques exportés aux USA. Mais les conditions rudes lui ont fait préférer son travail actuel, dont il s'acquitte remarquablement (à la fois en tant que cuisinier et en tant que guide).

De la Laguna Cañapa (4080 m) à la Laguna Ramaditas, en passant par les Lagunas Edionda , Chiarkkota et Honda , toutes plus belles les unes que les autres, nous ne pouvons retenir nos cris d'admiration. Comment décrire une telle splendeur? La teinte de chaque lagune lui est propre, reflétant en réalité le dosage subtil de divers ingrédients : profondeur, salinité, substances chimiques, flore planctonique... A cette nature déjà remarquable s'ajoute une faune inattendue : des flamants aux couleurs les plus franches grâce à l'extrême salinité de l'eau. Plusieurs espèces sont présentes, elles aussi contribuant à donner un caractère unique à chacun de ces points d'eau. Les rarissimes flamants James (qui n'existent que dans cette contrée des Andes) sont d'un rose tirant sur le rouge avec les ailes bordées de noir. Les flamants Andino sont presque uniformément roses. Nous rencontrons enfin les flamants Chilenses, plus discrets, dont le corps est essentiellement gris et blanc comportant des stries anthracites sur les bouts des ailes.

Lorsque nous déjeunons, l'altimètre marque 4500 m. Nous atteignons les limites de sa capacité, les graduations cessant à 5000 m. Au loin, d'insaisissables vigognes paissent tranquillement une herbe quasi-inexistante. A 16h, le soleil est déjà bas et nous arrivons à peine à l'abri où nous passerons la nuit : une maison en torchis comportant plusieurs ailes, telle une ferme, située en bordure de la Laguna Colorada que nous découvrons enfin. Ses tons rouges-orangés sont dus à la présence de micro-algues ou de plancton rendus ainsi, semble-t-il, par la quantité élevée d'U.V. à ces altitudes. Une légère brume flotte sur le lac, lui conférant un aspect mystérieux. Ici aussi de larges colonies de flamants roses en peuplent les bords, mais ils s'éloignent à notre approche et nous ne pouvons distinguer à quelle espèce ils appartiennent.

Le froid s'intensifie et un vent d'Ouest glacé se lève. Malgré toutes les épaisseurs que j'ai accumulées sur mon dos, du sous-vêtement thermique à la veste Gore-Tex en passant par le sous-pull et la laine polaire, malgré les gants, le bonnet et les collants, je suis frigorifiée. Alain et Jacques, l'appareil photo en bandoulière, sont partis à la recherche du plus beau point de vue et épuisent leur pellicule, émerveillés à chaque pas par la splendeur du site. Quelques buissons secs d'un jaune vif contrastent élégamment avec la couleur ocre de la montagne, le rouge de la lagune et ses rives blanches. Je ne peux malheureusement supporter davantage ce vent pénétrant qui me glace jusqu'aux os, et accompagnée de Christian, je retourne me blottir entre les murs de la maison, apercevant du coin de l'oeil une lune pleine qui se lève au dessus de la lagune. A défaut de chauffage, cet abri nous protège du vent ce qui améliore grandement la situation. La température dégringole, il fait déjà -10°. Dès le dîner achevé, Alain, Christian et moi allons nous réfugier dans la confortable douceur de nos sacs de couchages tandis que Jacques pratique son espagnol avec les hommes de la maison. La santé d'Alain ne s'améliore pas, et il avale sous nos yeux pas moins de dix comprimés.

Je ne saurais dire combien de temps j'ai dormi quand je sens subitement une force extérieure me secouer avec vigueur. Je sors la tête de mon sac et découvre Jacques, visiblement tout excité. Discutant astronomie avec nos hôtes, ceux-ci lui ont raconté qu'un phénomène surnaturel devait se produire cette nuit : la lune devait disparaître pour quelques heures, avalée par une forme mystérieuse. Malgré l'insuccès de sa théorie qui tentait d'expliquer cet événement étrange par l'ombre projetée de la terre sur la lune, Jacques est resté discuter avec les hommes jusqu'au début de l'éclipse. Il est alors venu me chercher, afin que je puisse également profiter du spectacle. Alain et Christian refusent de quitter leurs sacs, et nous ne sortons donc que tous les deux, dans une nuit bien plus noire que celle que j'avais quittée en allant me coucher. Un fin croissant de lune est encore lumineux, mais déjà se dessine sur la voûte céleste l'empreinte blanchâtre de la Voie Lactée. On distingue clairement le "sac à charbon" et diverses constellations boréales. Au dessus de nos têtes, apparaissent petit à petit les contours irréguliers des deux nuages de Magellan. La lune elle-même n'a pas complètement disparu, et marque le ciel d'une grosse tache orange sombre. L'altitude, le froid, le vent, la luminosité irréelle de cette lune rouge dans un ciel pur étoilé comme pour fêter un grand événement, tout contribue à la fascinante magie qui semble régner en ce lieu.

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