Quelque part dans l'Ouest
Canada (Episode I)
Si vous êtes las de la civilisation, qu'ai je à vous offrir sinon une simple feuille verte ?
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Dans le vif du sujet

Au réveil Christian et moi même sommes tout excités à l'idée d'apercevoir le roi des plaines : sa majesté bison. En effet le parc national du Prince Albert en recèle une vingtaine de spécimens pour la plupart parqués dans un enclos. Sur la route du parc nous faisons une halte technique à la ville de Prince Albert, histoire de faire le plein de provisions. Boites de conserve, fruits secs, sucres lents, et, chose rare, un pain de campagne qui a l'air délicieux, garnissent désormais le coffre de la Chrysler. Nous arrivons en fin de matinée à la périphérie du parc national de Prince Albert. Il se trouve à la jonction de la prairie, de la forêt-parc (tremblaie) et de la forêt boréale. Du fait de la diversité des écosystèmes la faune est très abondante. Chacun d'entre nous a son animal favori. Christian ne jure que par le moose3 ,Jacques et Nathalie aimeraient voir des ours, quant à moi un bison ferait mon bonheur. Dans la voiture nous inaugurons une sorte de rite incantatoire destiné à favoriser l'apparition de la faune sauvage. La technique est simple ; il suffit de chanter à tue tête le nom de l'animal totem à invoquer, sur l'air des lampions. Cela donne à peut près ceci " orignal, orignal, orignal " ou bien encore " baribal, baribal, baribal 4 ". Pardonnez-moi je m'égare, mais voici que se profile à l'horizon la guérite de l'entrée du parc.

Nous nous acquittons des quelques dollars canadiens de droit d'entrée et apposons sur le pare-brise un petit macaron représentant un castor. A nous les grands espaces! Chacun de nous écarquille les yeux dans l'espoir d'être le premier à repérer un gibier. Plume ou poil, telle est la question. Victoire! En traversant un ruisseau j'aperçois un magnifique castor qui se laisse porter par le fil de l'eau. Je commence à comprendre l'émotion qu'a pu ressentir la vigie de la Santa Maria en annonçant " Terre! " . Bientôt nous bifurquons vers un espace clôturé : l'enclos des bisons. A première vue ce doivent être des bêtes très costaudes car l'épais grillage est imposant. Nous nous aventurons le long des barrières, point de bovidés. J'ai du mal à cacher ma déception. Toutefois à quelques encablures de là des personnes nous font signe d'approcher. A leur contact le doute n'est plus permis, ces trois personnes sont des Améridiens comme l'on dit pudiquement. Leur épaisse chevelure de jais, leur nez camus et plus généralement la rudesse de leurs traits trahissent leurs origines. Ils nous montrent du doigt des formes sombres qui se détachent sur le vert de la prairie. " Tatanka, tatanka " nous répètent-ils comme si nous n'avions toujours pas vu. A une centaine de pas à peine paît une harde d'une douzaine de bisons . Leur silhouette massive est immédiatement identifiable. Un gros mâle a l'élégance de s'approcher suffisamment pour que je lui tire le portrait. Tatanka, tatanka, bison en langage sioux, il est émouvant de voir les yeux des indiens briller à l'évocation de ces quelques mots. C'est un spectacle pathétique de voir que ces deux survivants d'un autre âge, qui vivaient jadis en symbiose, sont désormais séparés par une clôture. Nous remercions nos amis pour leur gentillesse puis nous reprenons la route.

Que d'eau, que d'eau, lacs, rivières, marais se succèdent. Enfin nous voilà à Waskesiu (littéralement la colline aux wapitis) le point de départ de toute excursion dans le grand bois . Une visite de courtoisie aux rangers du parc s'impose. En concertation avec eux nous élaborons un itinéraire d'une semaine qui doit permettre de traverser le parc d'est en ouest via une multitude de lacs plus ou moins grands. Les rangers attirent notre attention sur une liaison difficile entre le lac Kingsmere et la partie ouest du parc, la plus sauvage. Les emplacements de camping doivent être réservés à l'avance puisqu'il est interdit de bivouaquer hors des campements. L'optimisme de Jacques fait plaisir à voir, il vient d'acquérir un permis de pêche. Pour finir les rangers nous font leurs dernières recommandations : pas de feu hors des camps et pas d'ours dans les camps. Curieuse façon de présenter les choses. Le premier conseil me semble plus facile à appliquer. Comment? Des ours? La présence des ursidés dans le parc serait-elle autre chose qu'un piège à touristes? Apparemment oui. Les rangers nous expliquent que l'ursus americanus pallas, plus connu sous le nom d'ours noir ou du sobriquet de baribal abonde en effet dans la région et que les rencontres avec les randonneurs sont fréquentes. Afin de préparer les touristes à ce type de contact, les autorités ont édité un petit fascicule très complet truffé de bons conseils. On apprend ainsi qu'il ne faut pas cuisiner dans la tente, ni y garder de nourriture, que les déchets doivent être brûlés jusqu'à la cendre, et que le dentifrice les attire. Il y a cependant des passages plus inquiétants comme l'attitude à adopter en cas d'agressivité du plantigrade. " L'ours noir et le grizzly peuvent tous les deux se montrer agressifs. Parce que chaque situation est différente, on ne peut offrir de conseils généraux. S'il s'agit d'un grizzly, faire semblant d'être mort peut tromper l'animal. Il faut rester sans bouger jusqu'à ce qu'il s'éloigne. Combattre l'attaque en augmente d'habitude l'intensité mais peut aussi forcer l'animal à s'éloigner. S'il s'agit d'un ours noir, faire semblant d'être mort réussit rarement. Il faut plutôt trouver un abri, en se rappelant que le baribal est un bon grimpeur. En dernier ressort, essayer d'intimider l'animal avec ce qu'on a sous la main, peut réussir. " Sur la route menant à l'embarcadère aux canoës nous apercevons une demi-douzaine de pélicans se laissant tranquillement flotter sur le lac. Nous louons deux grands canoës en aluminium à moindre frais grâce au talent de négociateur de Jacques. Il est bientôt 16 heures il faut songer à partir. Un dernier coup d'oeil vers la rive, adieu civilisation, nous voilà dans le vif du sujet.

Nous naviguons vers la pointe occidentale du lac Waskesiu. L'air est doux, toutefois la réverbération du soleil sur l'eau m'incite à chausser mes lunettes de soleil tandis que Christian offre sa musculature au soleil. Les équipages se sont formés naturellement, d'un coté les frères, de l'autre les futurs époux. Il est d'ailleurs cocasse de constater que c'est la frêle Nathalie qui rame et le solide Jacques qui déploie sa science de la barre. Les alentours du lac sont boisés et peu vallonnés. Après deux heures d'effort nous bifurquons vers une petite rivière serpentant au milieu des roseaux. D'après la carte c'est le seul passage vers le lac Kingsmere. La navigation se révèle ici plus problématique. Il nous faut écarter les branchages flottants et même parfois faire passer l'embarcation sur un tronc d'arbre en partie immergé. Il y aurait du castor là dessous que cela ne m'étonnerait pas. Nous remontons le cours d'eau jusqu'à sa limite navigable, il va falloir désormais continuer à pied. Fort heureusement, une rampe facilite le hissage des canoës hors de la rivière, et, nec plus ultra, un petit chariot monté sur rail est à la disposition des randonneurs. Deux barres latérales permettent de le pousser à la manière d'un bobsleigh . Il y a même un frein sur le véhicule. Une pancarte rédigée conjointement en français et en anglais5 nous rappelle que nous pénétrons dans le pays des ours. Notre sentiment vis à vis des ursidés est ambigu. Nous serions ravis d'en voir mais pas de trop près...En poussant le wagonnet je me sent l'âme d'un pionnier ou d'un chercheur d'or entrant en territoire inconnu. Mon coeur bat la chamade, la forêt est sombre, et chaque ombre, chaque bruissement ou craquement est un souffle qui attise ma peur. Deux aller et retours plus loin nos canoës sillonnent de nouveau l'eau fraîche. Nous nous félicitons d'avoir trouvé le chariot du bon coté de la voie car le portage avoisine le demi kilomètre. Un énorme brochet passe sous notre embarcation, et si Jacques avait eu raison d'emporter son attirail de pêche? Le grand héron qui nous snobe depuis son perchoir doit sûrement nous considérer comme de bien pâles concurrents. Il est 22 heures passées et le soleil commence tout juste à décliner. Ce serait une bonne idée de trouver le campement. Les tiges de roseaux s'espacent et laissent place à une gigantesque étendue d'eau douce : le lac Kingsmere, enfin.

Notre lieu de repos est facilement atteint, il se nomme Southend. La clarté commence sérieusement à diminuer, l'astre solaire se laisse glisser dans l'eau dans une symphonie de rouges, de jaunes et d'orangés. Nous avons tout juste le temps de finir de planter nos tentes aux endroits que nous avions réservés. Jacques allume le feu dans la boite en fer prévue à cet effet, Nathalie range l'intérieur des tentes, Christian et moi partons à la recherche de combustibles. Nous sommes tout penauds à l'idée de nous enfoncer dans la forêt pour recueillir des branchages. Ces satanés rangers nous ont foutu la trouille avec leurs histoires d'ours! Pas la peine d'aller bien loin, un énorme tas de bûches est posé à la lisière du camp. A un jet de pierre se trouve également une plate forme en bois montée sur des pilotis. C'est un abri anti-ours, ou plus précisément un garde-manger anti-ours. Les poteaux sont cerclés de métal afin d'empêcher le plantigrade de grimper. On accède au sommet par une échelle amovible. La hauteur de l'édifice est impressionnante, presque trois mètres, ce qui laisse présager de la taille de l'ours. Le repas est vite avalé, l'effort nous a ouvert l'appétit. La fumée du foyer permet de repousser ces pique-assiettes de moustiques. Nous sommes fatigués mais heureux d'être là au milieu de la forêt boréale. Il est étrange de constater qu'à 23 heures révolues il subsiste une certaine lumière, on dirait même que le ciel s'éclaircit. En effet il s'agit d'une aurore boréale. Des rayons de lumière verte avec des reflets allant du jaune au bleu, scintillent et se meuvent dans le ciel à la manière d'un rideau phosphorescent. C'est un spectacle fascinant et assez inattendu. J'aurai cru volontiers à une manifestation divine si je n'avais eu à mes cotés deux brillants étudiants en astronomie. Il est bien difficile de quitter ce récital céleste mais la fatigue l'emporte finalement. Avant de nous endormir Jacques nous gratifie d'un " bonne nuit les petits " à la manière de Nounours. Il ne croyait pas si bien dire...

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