


Ecrire
Premier échec
La journée du
huit juin débute de la pire manière qu'il soit. Notre
garde-manger a été violé durant la nuit. De notre succulent
pain il ne reste que quelques miettes et le porridge a été
entamé. Les spéculations vont bon train sur l'identité du ou
des maraudeurs ; très probablement un volatile, voire, un
écureuil. N L
Nous arrivons sans
grande difficulté à l'extrémité est du lac Kingsmere où nous
accostons sur une large plage de graviers. D'après notre carte,
le portage ne devrait commencer pas loin d'ici. Mais à peine
avons nous avancé en direction de la forêt que nous sommes
assaillis par des nuées d'insectes. C'est un vrai nuage de
moustiques, de moucherons et de maringouins qui nous tombe
dessus. La lutte est trop inégale, nous succombons sous le
nombre, la retraite s'impose. La visibilité est nulle et les
insectes s'immiscent dans nos oreilles, cheveux, narines et yeux.
Comme par miracle nos assaillants renoncent à nous poursuivre
lorsque nous pénétrons sur la plage. Néanmoins, nous ne nous
avouons pas vaincus, nous enfilons derechef k-way, capuche,
lunettes de soleil. Jacques réussit à se confectionner une mini
moustiquaire pour le visage. Nous repartons à l'attaque,
franchissons les lignes ennemies au pas de charge et enfin
arrivons à un endroit plus clément. C'est à croire que dans ce
pays les petites bêtes sont plus dangereuses que les grosses.
Notre idée
initiale est de reconnaître le portage pour évaluer la
difficulté du terrain. L'étroit sentier serpente entre les
buttes escarpées. Le fond des vallons est souvent fangeux et les
montées sont parfois glissantes. Ce ne sera pas une partie de
plaisir. Christian est passé en tête. Il s'arrête soudainement
et se baisse pour contempler des empreintes très nettes
laissées par un ours noir de forte taille. La piste, ici, est
boueuse et les quatre traces sont parfaites. Les antérieures
courtes avec les cinq petites boules bien détachées et les
griffes à peine marquées, les postérieures beaucoup plus
importantes, très longues avec le talon bien enfoncé. Nous
avons beau être armés de nos rames nous ne nous sentons pas
pleinement rassurés. La forêt est sombre et chaque grosse
pierre ou tache foncée devient suspecte. Pour dire vrai, nous
avons l'impression d'être épié, et ce n'est pas une sensation
agréable. Un peu plus loin c'est une énorme crotte verdâtre
encore tiède qui confirme nos soupçons, l'ours se trouve dans
les parages. Une sommaire autopsie de l'étron nous rassure sur
le régime alimentaire de l'animal, visiblement à dominante
végétale.
Après une
demi-heure de marche nous arrivons en vue d'un petit lac
navigable. Nos impressions sont mitigées, les trois kilomètres de
portage semblent longs et porter un canoë à seulement deux
personnes risque d'être un exercice d'une extrême difficulté.
Mais le point qui nous tracasse le plus c'est que notre parcours
nous oblige à repasser par ici dans deux jours, ce qui signifie
que nous aurions à subir doublement la terrible épreuve du
portage. Bizarrement un petit canoë est abandonné sur la berge.
Peut être appartient-il au groupe de treize randonneurs qui nous
précède. Nous l'essayons histoire de nous changer les idées.
Sur le chemin du retour notre décision est déjà prise, mais
comme c'est celle d'une renonciation personne n'ose évoquer le
sujet à haute voix. Un dernier sprint pour éviter le perfide
comité d'accueil et nous nous retrouvons sur la plage auprès de
nos embarcations. Nous sommes fatigués physiquement et
psychologiquement. Sans dire un mot nous nous endormons sur la
grève ravalant momentanément notre rencoeur.
Notre sieste nous
a fait du bien , il faut dire que nos journées sont plutôt
longues avec un réveil autour de 5 heures du matin et un coucher
vers 23 heures. Faisant fi de notre déconvenue nous devons
trouver une nouvelle orientation à notre plan de route. Les
possibilités ne sont pas légion. Il ne nous reste plus qu'à
explorer la partie septentrionale du lac Kingsmere, et le seul
camp à portée de pagaie demeure celui de North End. Fidèle à
son habitude le vent se lève en début d'après midi
ralentissant notre progression. La forte houle nous oblige à
nous rapprocher des côtes. Finalement la lourdeur de nos canoës
devient un atout dans les vagues puisqu'elle nous assure la
stabilité. Quant à l'étanchéité? C'est une autre histoire.
Le clapot est méchant et quelques vagues réussissent à
franchir le bastingage. C'est légèrement mouillés mais
néanmoins satisfaits que nous atteignons North End.
Le camp est
superbe avec une longue plage, de larges étendues herbeuses, un
abri anti-ours du dernier cri et un imposant tas de bûches.
C'est la fin de l'après midi et la journée est loin d'être
terminée. Le lac Ajawaan pas très loin d'ici représente une
opportunité intéressante d'excursion. Le nom de ce lac est
étroitement lié au curieux personnage de Grey Owl fondateur du
parc de Prince Albert. Après avoir longtemps vécu de piégeage
et de trappe, Grey Owl s'émeut de voir le castor menacé
d'extinction ; dès 1927 il fît campagne pour la protection de
cet animal et de la nature en général. En 1931, il devint
naturaliste à Prince Albert où il se construisit une cabane et
vécut avec les castors qu'il avait apprivoisés. Articles,
livres, conférences en Europe le rendire célèbre. Il se disait
né au Mexique d'une mère Apache, quant il mourut à Prince
Albert en 1938, on découvrit qu'il était anglais, et portait le
nom de Archibald Belaney. Il est enterré près de sa cabane, au
bord du lac Ajawaan. Le chemin menant au lac est large et bien
balisé. La forêt est toujours aussi sombre et il est difficile
d'y distinguer des traces de vie. Vingt bonnes minutes de marche
seront nécessaires pour arriver jusqu'au lac. Il est plutôt
petit, de forme allongée, les rives sont encaissées et
difficiles d'accès. Ajawaan a le charme désuet des étangs
paisibles et exhale un parfum de bout du monde. C'est sans doute
cet isolement qui a attiré Grey Owl. Un castor nage à quelques
mètres de nous. Il se sert de sa queue aplatie comme un
gouvernail, dommage qu'il soit si farouche j'aurai bien aimé
faire connaissance. Il est temps de partir, nous reviendrons
demain pour une visite plus complète.
De retour au camp Jacques nous confie qu'il vient juste d'entendre des bruits dans les fourrés des alentours. Effectivement un raffut de tous les diables s'échappe du bois. Quel animal peut-il à ce point manquer de discrétion? Ce doit être un gros. Le bruit se déplace en direction du lac. Nous nous armons de rames et d'appareils photo, bien décidés à démasquer l'importun. La surprise est totale, nous nous retrouvons sur la plage, nez à nez avec une mère orignal et son petit. Nous nous jaugeons dans un premier temps ; qui va bouger le premier? Je n'ose enclencher mon appareil photographique de peur de les effrayer avec le flash. Je réalise que les gêneurs ce sont nous. Nous les avons dérangés alors qu'ils venaient juste s'abreuver. Le petit est vraiment trognon, Christian a raison d'affirmer que c'est le plus sympathique hôte du grand bois. D'un seul coup la mère intime a son fiston de prendre la fuite. Le rejeton devant, la génitrice derrière, ils s'éloignent en pataugeant bruyamment dans les eaux du lac. Nous sommes sous l'émotion de la rencontre. Le face à face n'aura duré qu'une dizaine de secondes mais nous resterons probablement longtemps émus par ce spectacle.
Le ciel nous gratifie d'un somptueux coucher de soleil . D'ailleurs le soleil se couche t-il vraiment dans ce pays? La palette des jaunes est patiemment déclinée par notre étoile de vie. Un vol de canards, en formation de V, vient compléter la fresque naturelle. Nous nous endormons heureux malgré notre déconvenue du matin.