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Premier échec

La journée du huit juin débute de la pire manière qu'il soit. Notre garde-manger a été violé durant la nuit. De notre succulent pain il ne reste que quelques miettes et le porridge a été entamé. Les spéculations vont bon train sur l'identité du ou des maraudeurs ; très probablement un volatile, voire, un écureuil.

Nous commençons à réaliser les dangers de la vie au grand air. La veille un ours nous a réveillé et aujourd'hui quelques indélicats nous privent d'une partie de nos provisions. Le petit déjeuner a un goût amer et nous nous hâtons de quitter cet endroit maudit. C'est aujourd'hui mercredi et Nathalie doit changer ses lentilles de contact. Le bruit de moteur se fait une dernière fois entendre juste avant notre départ. Nous apprendrons ensuite par les rangers du parc qu'il est l'oeuvre d'une sorte de grosse perdrix. Peut être est ce là notre voleur qui se gausse de son funeste exploit.

Le passage vers le grand lac Kingsmere s'effectue pour une fois tout naturellement par voie d'eau, sans portage. A cet endroit le lac est peu profond puisque l'on peut presque toucher le fond avec nos rames. La navigation est agréable et un rayon de soleil nous redonne le moral, et du moral nous en aurons besoin lorsque nous appréhenderons le terrible portage de Blademore long de près de trois km.

Nous arrivons sans grande difficulté à l'extrémité est du lac Kingsmere où nous accostons sur une large plage de graviers. D'après notre carte, le portage ne devrait commencer pas loin d'ici. Mais à peine avons nous avancé en direction de la forêt que nous sommes assaillis par des nuées d'insectes. C'est un vrai nuage de moustiques, de moucherons et de maringouins qui nous tombe dessus. La lutte est trop inégale, nous succombons sous le nombre, la retraite s'impose. La visibilité est nulle et les insectes s'immiscent dans nos oreilles, cheveux, narines et yeux. Comme par miracle nos assaillants renoncent à nous poursuivre lorsque nous pénétrons sur la plage. Néanmoins, nous ne nous avouons pas vaincus, nous enfilons derechef k-way, capuche, lunettes de soleil. Jacques réussit à se confectionner une mini moustiquaire pour le visage. Nous repartons à l'attaque, franchissons les lignes ennemies au pas de charge et enfin arrivons à un endroit plus clément. C'est à croire que dans ce pays les petites bêtes sont plus dangereuses que les grosses.

Notre idée initiale est de reconnaître le portage pour évaluer la difficulté du terrain. L'étroit sentier serpente entre les buttes escarpées. Le fond des vallons est souvent fangeux et les montées sont parfois glissantes. Ce ne sera pas une partie de plaisir. Christian est passé en tête. Il s'arrête soudainement et se baisse pour contempler des empreintes très nettes laissées par un ours noir de forte taille. La piste, ici, est boueuse et les quatre traces sont parfaites. Les antérieures courtes avec les cinq petites boules bien détachées et les griffes à peine marquées, les postérieures beaucoup plus importantes, très longues avec le talon bien enfoncé. Nous avons beau être armés de nos rames nous ne nous sentons pas pleinement rassurés. La forêt est sombre et chaque grosse pierre ou tache foncée devient suspecte. Pour dire vrai, nous avons l'impression d'être épié, et ce n'est pas une sensation agréable. Un peu plus loin c'est une énorme crotte verdâtre encore tiède qui confirme nos soupçons, l'ours se trouve dans les parages. Une sommaire autopsie de l'étron nous rassure sur le régime alimentaire de l'animal, visiblement à dominante végétale.

Après une demi-heure de marche nous arrivons en vue d'un petit lac navigable. Nos impressions sont mitigées, les trois kilomètres de portage semblent longs et porter un canoë à seulement deux personnes risque d'être un exercice d'une extrême difficulté. Mais le point qui nous tracasse le plus c'est que notre parcours nous oblige à repasser par ici dans deux jours, ce qui signifie que nous aurions à subir doublement la terrible épreuve du portage. Bizarrement un petit canoë est abandonné sur la berge. Peut être appartient-il au groupe de treize randonneurs qui nous précède. Nous l'essayons histoire de nous changer les idées. Sur le chemin du retour notre décision est déjà prise, mais comme c'est celle d'une renonciation personne n'ose évoquer le sujet à haute voix. Un dernier sprint pour éviter le perfide comité d'accueil et nous nous retrouvons sur la plage auprès de nos embarcations. Nous sommes fatigués physiquement et psychologiquement. Sans dire un mot nous nous endormons sur la grève ravalant momentanément notre rencoeur.

Notre sieste nous a fait du bien , il faut dire que nos journées sont plutôt longues avec un réveil autour de 5 heures du matin et un coucher vers 23 heures. Faisant fi de notre déconvenue nous devons trouver une nouvelle orientation à notre plan de route. Les possibilités ne sont pas légion. Il ne nous reste plus qu'à explorer la partie septentrionale du lac Kingsmere, et le seul camp à portée de pagaie demeure celui de North End. Fidèle à son habitude le vent se lève en début d'après midi ralentissant notre progression. La forte houle nous oblige à nous rapprocher des côtes. Finalement la lourdeur de nos canoës devient un atout dans les vagues puisqu'elle nous assure la stabilité. Quant à l'étanchéité? C'est une autre histoire. Le clapot est méchant et quelques vagues réussissent à franchir le bastingage. C'est légèrement mouillés mais néanmoins satisfaits que nous atteignons North End.

Le camp est superbe avec une longue plage, de larges étendues herbeuses, un abri anti-ours du dernier cri et un imposant tas de bûches. C'est la fin de l'après midi et la journée est loin d'être terminée. Le lac Ajawaan pas très loin d'ici représente une opportunité intéressante d'excursion. Le nom de ce lac est étroitement lié au curieux personnage de Grey Owl fondateur du parc de Prince Albert. Après avoir longtemps vécu de piégeage et de trappe, Grey Owl s'émeut de voir le castor menacé d'extinction ; dès 1927 il fît campagne pour la protection de cet animal et de la nature en général. En 1931, il devint naturaliste à Prince Albert où il se construisit une cabane et vécut avec les castors qu'il avait apprivoisés. Articles, livres, conférences en Europe le rendire célèbre. Il se disait né au Mexique d'une mère Apache, quant il mourut à Prince Albert en 1938, on découvrit qu'il était anglais, et portait le nom de Archibald Belaney. Il est enterré près de sa cabane, au bord du lac Ajawaan. Le chemin menant au lac est large et bien balisé. La forêt est toujours aussi sombre et il est difficile d'y distinguer des traces de vie. Vingt bonnes minutes de marche seront nécessaires pour arriver jusqu'au lac. Il est plutôt petit, de forme allongée, les rives sont encaissées et difficiles d'accès. Ajawaan a le charme désuet des étangs paisibles et exhale un parfum de bout du monde. C'est sans doute cet isolement qui a attiré Grey Owl. Un castor nage à quelques mètres de nous. Il se sert de sa queue aplatie comme un gouvernail, dommage qu'il soit si farouche j'aurai bien aimé faire connaissance. Il est temps de partir, nous reviendrons demain pour une visite plus complète.

De retour au camp Jacques nous confie qu'il vient juste d'entendre des bruits dans les fourrés des alentours. Effectivement un raffut de tous les diables s'échappe du bois. Quel animal peut-il à ce point manquer de discrétion? Ce doit être un gros. Le bruit se déplace en direction du lac. Nous nous armons de rames et d'appareils photo, bien décidés à démasquer l'importun. La surprise est totale, nous nous retrouvons sur la plage, nez à nez avec une mère orignal et son petit. Nous nous jaugeons dans un premier temps ; qui va bouger le premier? Je n'ose enclencher mon appareil photographique de peur de les effrayer avec le flash. Je réalise que les gêneurs ce sont nous. Nous les avons dérangés alors qu'ils venaient juste s'abreuver. Le petit est vraiment trognon, Christian a raison d'affirmer que c'est le plus sympathique hôte du grand bois. D'un seul coup la mère intime a son fiston de prendre la fuite. Le rejeton devant, la génitrice derrière, ils s'éloignent en pataugeant bruyamment dans les eaux du lac. Nous sommes sous l'émotion de la rencontre. Le face à face n'aura duré qu'une dizaine de secondes mais nous resterons probablement longtemps émus par ce spectacle.

Le ciel nous gratifie d'un somptueux coucher de soleil . D'ailleurs le soleil se couche t-il vraiment dans ce pays? La palette des jaunes est patiemment déclinée par notre étoile de vie. Un vol de canards, en formation de V, vient compléter la fresque naturelle. Nous nous endormons heureux malgré notre déconvenue du matin.

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