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Grillade de brochets

Nathalie transvase avec habilité une partie de l’eau frémissante de la casserole dans le couvercle du dit ustensile de cuisine, puis y laisse infuser son thé. De son coté Jacques prépare le chocolat des hommes. Le dosage est délicat il faut trouver le bon rapport entre le cacao et le lait en poudre. Le porridge reste toujours aussi consistant même si les raisins secs se font moins nombreux. Ainsi va le traditionnel rituel du brunch qui a l’immense avantage de repousser l’heure du dîner à un moment avancé de la soirée. Aujourd’hui nous devons retourner sur nos pas pour bivouaquer dans les environs des trois petits lacs. Pour cela, nous allons être dans l’obligation de traverser le lac Kingsmere de part en part ; sûrement, notre plus long trajet d’un seul trait. Ayant remarqué que le vent avait tendance à se lever en début d’après-midi nous pensons qu’il serait sage de tenter une traversée matinale. Nous serions bien ennuyés si d’aventure la brise nous surprenait au beau milieu du lac, loin de tout refuge. Ce ne sera pas le cas, le voyage se déroulant sans encombre. Ce n’est pas pour autant une partie de plaisir, les huit ou neuf kilomètres étant parcourus en près de deux heures.

Nous dépassons notre ancien campement de Pease Point et pénétrons dans les eaux calmes du lac Bagwa. Jacques se souvient y avoir vu de gros poissons dans les parages, se décide à laisser traîner une ligne. Avec sa vista habituelle il ramène un brochet des entrailles du lac. Néanmoins cela ne suffit pas à apaiser sa frustration. Quelques minutes auparavant il avait ferré un véritable monstre qui s’était échappé en cassant net la ligne. Le fil ayant une résistance de cinq kilos cela donne une idée de la taille du bestiau. Haut, très haut dans le ciel de minuscules points blancs nous survolent. Christian identifie aux jumelles nos amis pélicans, c’est un véritable plaisir que de les croiser de nouveau tant leur grâce est belle à regarder. En quelques minutes ils fondent sur nous en décrivant des cercles concentriques. Leur allure est vertigineuse et chaque amerrissage suscite notre admiration. Ce sont véritablement des pilotes hors pair, mais ce qui à nos yeux reste le plus remarquable c’est l’impeccable organisation de leurs escadrilles. Comme prévu le vent se lève en début d’après- midi et nous nous félicitons de notre départ matinal. Ne voulant pas rester sur un échec Jacques s’essaye derechef à la pêche. Pas le temps de dire ouf, deux nouvelles prise viennent garnir notre déjà bien fourni vivier. Cette réussite n’est pas sans nous poser quelques problèmes. Si le plus gros poisson est promis au repas du soir, nous souhaiterions éviter l’overdose de brochets, et surtout ne pas attirer les grands prédateurs avec la forte odeur. Jacques réussit à attacher les deux poissons au canoë tout en les laissant dans l’eau. Le campement est situé au bout d’une presqu’île. L’assemblage des tentes se révèle sportif en raison des nombreuses racines. L’abri anti-ours est des plus rudimentaire, il est juste composé d’une traverse posée entre deux troncs sommairement élagués.

Le soir nous organisons une promenade digestive en canoë. L’heure tardive est souvent le moment qu’attendent les animaux pour sortir de leur repère. Nous espérons secrètement étoffer notre tableau de chasse. Le coucher de soleil rend la balade féerique. Le crépuscule boréal est réellement une bénédiction pour le photographe. D’abord, il dure une demi-heure, ensuite, la poésie chromatique qu’il génère est sans pareil. Ce soir, ce sont des reflets violets presque mauves qui ont joué à cache-cache avec les nuages : grandiose. Un cri de loon me glace le sang, décidément ce volatile me surprendra toujours! Un peu plus tard, lorsque que la nuit commence à envelopper le ciel de son sombre manteau, il nous semble repérer quatre petites têtes émergeant des flots. Leur vitesse de réaction et leur façon d’onduler à la manière d’un serpent nous font penser à des loutres. L’aurore boréale clôture la journée en déclinant sa palette de couleurs en d’indéfinissables harmonies au milieu d’un silence qui confond.

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