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Deuxième ours

Coup de soleil, piqûres de moustiques, barbes naissantes, cheveux hirsutes je ne regrette pas l’absence de miroir. Nous sommes à l’avant dernier jour de notre périple, ce soir nous devrions de nouveau dormir à South End. Il n’y a plus de Toblerone depuis longtemps et même le thé commence à manquer. il faut avoir le coeur bien accroché pour goûter au petit-déjeuner concocté par notre homme-feu : brochet, sauce brochet avec sa garniture de brochet. Les prédateurs ont eu l’élégance d’épargner nos prises de la veille. Sincèrement j’avais un peu peur que notre vivier ne se transforme en appât pour ours. D’ailleurs si nous n’en avions pas vu dès le premier jour nous aurions eu du mal à appliquer toutes les draconiennes mesures de sécurité. La méteo n’est pas aussi clémente que les jours précédents, la température est plus fraîche et le ciel couvert semble nous promettre des averses. L’ambiance est détendue, d’une part, parce que la distance à parcourir est faible et d’autre part parce que nous sommes en terrain connu.

Sur l’eau chaque équipage s’adonne à son passe temps favori. Nathalie et Jacques s’entichent d’un loon facétieux, Christian et moi sommes à l’affût devant une hutte à castors. Le carnage du rongeur sur son voisinage est terrifiant. Une vraie désolation de Smaug. Une succession de troncs décapités implorent un ciel manifestement trop grand pour eux d’abréger leurs souffrances. Pas étonnant que castors et bûcherons ne fassent pas bon ménage. Le portage entre les lacs Lily et Clare nous offre une double première. Première averse de pluie, première rencontre avec un duo de canoéistes portant leur embarcation à bout de bras au dessus de leur tête. Je gage qu’il s’agit là d’un canoë en écorce de bouleau, modèle réputé pour sa légèreté ; heureux hommes. Une pause, à l’abri des gouttes, permet de liquider les dernières provisions. Nathalie distribue les ultimes abricots secs avec la parcimonie d’un père jésuite lors de la remise des prix de fin d’année. Il faudra noter pour la prochaine randonnée de prendre plus d’en-cas.

A l’approche du portage vers Kingsmere, Nathalie et Jacques, tout excités, nous rapportent qu’ils ont mis en fuite un énorme baribal qui venait s’abreuver sur les berges du lac. Nous accostons en amont afin de lui couper la retraite. Une interminable minute plus tard la bête fait son apparition dans un concert de branches écrasées et de soufflements poussifs. Elle traverse, tête baissée, la futaie à une cinquantaine de pas de nous. Nous sommes partagés entre le désir d’avancer pour mieux voir et celui de trouver refuge au milieu du lac. Christian enfin s’élance bravement en quête d’un cliché mémorable. Il ne réussira qu’à saisir le dos de l’ours avec son grand angle. Ca fait déjà cinq bonnes minutes que le plantigrade est passé devant nous, mais nous ne savons toujours pas s’il se tapit derrière quelque souche ou s’il a pris la poudre d’escampette pour de bon. Après tout, nous ne sommes pas pressés et quelques instants d’attente ne nous nuiront certainement pas.

En fin de compte, nous inspirons un grand coup et entamons notre dernier portage de la journée. Nous retrouvons South End et le lac Kingsmere avec un brin de nostalgie. Le campement est en partie occupé par une bruyante famillle et une bande de jeunes de Saskatoon. Bac de crème glacée, bières, chaises pliantes nous donnent un haut le coeur. Le retour à la civilisation nous semble brutal et prématuré. Non pas que ces gens nous paraissent antipathiques, mais leur irruption dans notre Eden immaculé nous laisse un goût d’inachevé. Nous les saluons d’un laconique « Hi » puis nous prenons les mêmes emplacements que la dernière fois. Le dîner est vite avalé. Nous constatons avec amusement qu'après une semaine de feu de bois, notre casserolle est pratiquement calcinée. Nous répondons aux rires et aux chants des tentes voisines par un digne silence. Par miracle, le petit oiseau et ses oeufs, sont toujours intacts et Jacques a toutes les peines du monde à écarter deux gosses un peu trop curieux.

Le ciel est chargé de nuages; nous ne verrons pas d'aurores boréales ce soir et ni d'ours demain au regard de notre nouvel axiome "Aurore boréale au lointain, ours le lendemain."

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