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Noël en juin

Première surprise de la journée : la neige. Dame Nature a enveloppé les cimes avoisinantes de son grand manteau blanc. Etant à 1245 m d’altitude, on peut estimer l’isotherme zéro degré autour de 1400 m. Le froid est vif, Nathalie et Jacques avouent s’être gelés cette nuit. La brume matinale qui s’élève de la surface du petit lac lui confère une aura mystique. On imaginerait volontiers dans ce contexte la vennue d’un pèe Noël en traîneau tiré par un attelage de caribous rigolards chantant le blues. Nous sommes inquiets quant à la poursuite de la randonnée. S’il neige ici la suite du chemin risque d’être impraticable. De toute manière nous sommes dos au mur et la marche en avant reste notre seule solution.

Le petit-déjeuner a le mérite de nous réchauffer, cependant les volontaires ne se bousculent pas au portillon pour laver la vaisselle. Je suis obligé de me coller à la tâche. Mais où est passé l’homme-eau? Dès la sortie du campement nous sommes confrontés à une difficulté. La piste est inondée sur une dizaine de mètres, et un passage à gué s’annonce délicat. Il y aurait du castor là dessous que cela ne m’étonnerait guère. Confiant en l’étanchéité de mes chaussures en sympatex, je franchis l’obstacle sans heurt. Christian et Jacques avec leurs rangers de l’armée de l’air française, et surtout Nathalie, sont beaucoup plus précautionneux, bondissants de pierres en pierres ils ne réussissent qu’a retarder le supplice, tant il est vrai que commencer la journée les pieds trempés est pénible. Quelques jérémiades plus loin nous rejoignons le cours agité de la Snake Indian River. Large à cet endroit d’une trentaine de mètres, il est difficile d’imaginer que nous pourrons enjamber la rivière dans quelques jours. Le guide nous apprend que la North Boundary Trail suit le tracé d’une ancienne piste indienne. Les 22 prochains km se feront via une large route forestière sans grand relief. Le revêtement rocailleux nous évite de patauger dans la fange.

Nos première heures de marches sont rythmées par les averses. Lorsque le ciel , parfois, se dégage, nous pouvons apercevoir la neige qui reste accrochée aux sommets. La forêt est omniprésente, y compris aux altitudes les plus élevées. Il n’y a pas d’alpage comme en Europe. Le bois s’arrête là où commencent la roche et les versants abrupts. Le tremble vert clair, et les conifères verts foncés s'entremêlent pour le plus grand bonheur des yeux. La forêt c'est l'immensité. C'est la terre des bêtes à fourrures , ours bien sûr, carcajou, loup, vison, renard, castor et écureuil. Elle va d'un océan à l'autre, d'ailleurs chaque pas nous rapproche un peu plus du Pacifique. La route, quant à elle, est plutôt ennuyeuse et dépourvue de charme. C'est une large saignée rectiligne dont le seul avantage est de nous faire éviter la boue. Dans ces conditions , l'allure est vive, peut être trop au goût de Nathalie qui traîne aux arrières postes. Un allégement de son sac est indispensable. Chacun des garçons prend à sa charge une partie de la nourriture qu'elle transportait. Il faut dire que les boites de conserve, spaghetti ou flocons d'avoine représentent une bonne part de notre charge pondérale. Poids qui devrait décroître au fil des repas. Nous profitons de l'occasion pour effectuer une pause sur une petite butte qui nous offre un joli panorama.

La pause déjeuner se fera, ironie du sort, seulement quelques centaines de mètres plus loin au campement de Shalebanks, au km 12 de la randonnée, ouf plus que 161 à parcourir. Notre en-cas thé, pain , saucisson nous revigore l'estomac, mais point nos épaules qui sont en compote. Pourtant il faut bientôt à repartir. Nous avons choisi de bivouaquer à 20 km de là, afin d’escamoter la partie la moins passionnante, et musarder lorsque nous atteindrons les paysages grandioses de la Colombie Britannique. La route se poursuit rude et monotone, Nathalie parvient enfin à accrocher le bon wagon. Pour faire passer le temps nous discutons du prochain repas chaud. Insidieusement, chaque randonneur propose de cuisiner avec les ingrédients qu’il a dans son propre sac à dos afin de s’alléger au maximum. Ainsi le perfide Jacques propose de délicieux spaghettis avec des boulettes de viande, tandis que le fourbe Christian ne jure que par un succulent irish stew, alors qu’en toute objectivité, je pense sincèrement qu’il fait un temps à déguster un savoureux ragoût des pionniers. Après tout, ne sommes nous pas des pionniers à notre façon? En milieu d’après-midi nous dépassons le camp de Seldom Inn au km 19. Des murmures se font entendre pour s’installer ici pour la nuit. Mais la sagesse l’emporte et nous passons notre chemin. Un vieux dicton Dakota ne dit-il pas à ce propos « ne remets pas à demain ce que tu pourrais faire aujourd’hui »? (quoiqu’un proverbe Assiniboine nous apprend que si on veut aller loin il faut ménager sa monture).

Un bruit sourd se fait entendre sur notre gauche. Ce sont les chutes de la Snake Indian River. Les flots glacés de la rivière se jettent furieusement d’une trentaine de mètres en contrebas dans un vacarme assourdissant; tout en bas s’amoncellent des troncs à moitié déchiquetés formant un mini-barrage flottant. Un petit promontoire permet de s’avancer tout près du gouffre. Je ne suis qu’à moitié rassuré, d’autant plus, que Jacques me fait des grands signes afin que je recule pour être dans le champ de vision de son appareil photographique. Je me souviens à cet instant d’une histoire des rangers du parc affirmant que cette pierre était sous les eaux, il y a quelques jours encore.

Nous laissons les chutes derrière nous et nous continuons la route ou plus exactement le chemin. La boue a remplacé la pierraille. Le pas devient plus lourd et le sentier difficilement praticable car cette partie est également emprunté par des randonneurs à cheval. La piste est truffée de trous et les ornières ainsi creusées mettent à nue les racines d’arbres qui sont autant de pièges pour un pied fatigué. Les pauses se font plus fréquentes et plus longues, et le moral des troupes n’est pas au mieux. A chaque clairière l’on croit deviner le campement mais ce n’est qu’une mauvaise intuition. L’obscurité tombe plus vite en forêt, il serait temps d’arriver. Seul le courage nous fait avancer, nos jambes et surtout nos épaules ont cédé il y a longtemps. Ce n’est qu’à 21 heures que nous arrivons à Horseshoe, qui, comme son nom l’indique, est également fréquenté par des cavaliers. Il y a d’ailleurs un corral à quelques encablures. Jamais auparavant je n’avais autant apprécié la joie d’avoir un homme-feu comme compagnon de voyage. Une soupe chaude et un ragoût des pionniers plus tard (je vous l’avais dit que le temps s’y prêtait) nous fanfaronnons sur nos exploits de la journée, pauvres fous que nous sommes...

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