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Rencontre du quatrième type

Quelques courbatures m’assaillent au petit matin, traces de racines mal déblayées. Nous traversons la Smoky River sur un pont de rondins digne de la Chevauchée fantastique. A partir de là, la physionomie de la montagne change. La terre ocre remplace l’humus des riches prairies, les ruisseaux s’élargissent dans de larges lits de galets et les glaciers paraissent proches des yeux mais pas des mains. C’est l’ouest tel qu’on l’imagine et l’on respire un parfum d’aventure à plein poumons. 20 km sont inscrits à notre programme du jour. Une misère pour quatre jeunes gens surentraînés et rompus à toutes les techniques de randonnées. Les sacs à dos s’allègent pour le bonheur de nos épaules. Le temps est ensoleillé et c’est avec entrain que nous progressons au pied des froids remparts gris des 3216 mètres du mont Bess. Son profil acéré rappelle une canine de loup ou bien ce à quoi pourrait ressembler le mont solitaire d’Erebor. C’est une sensation nouvelle et grisante de n’avoir rencontré âme qui vive depuis presque une semaine. Je me rends compte que j’aurais du mal à me remémorer mon numéro de digicode ou celui de ma carte de crédit.

A la mi-journée nous traversons la Chown Creek sur un nouveau pont suspendu . A partir de cet endroit nous retrouvons la sombre forêt boréale. Ce versant ci est entrecoupé de multiples cours d’eau petits ou grands qu’il nous faut franchir. Chacun de nous a sa technique. Nathalie sautille de pierres en pierres, Jacques préfère le long saut à la Bob Beamon, Christian a un faible pour les troncs d’arbres, quant à moi je profite de l’étanchéité de mes chaussures Yukon . La répétition des franchissements est un exercice éprouvant mais jamais monotone. Lors d’une pause sur un gros rocher au centre d’une clairière, Christian s’aperçoit qu’il vient d’égarer sa gourde en peau, souvenir d’un ancien voyage dans nos Pyrénées. Afin de nous donner du courage pour parcourir les derniers kilomètres nous entonnons un nouveau chant de marche « qui a peur du Carcajou c’est pas nous, c’est pas nous (ad libitum) » sur l’air de « qui a peur du méchant loup ». A peine avons nous chanté les dernières paroles qu’une sombre masse bruyante s’agite au pied d’un proche sapin. Nos coeurs ne font qu’un bond, un Carcajou? Aurions nous à ce point offensé le plus terrible carnassier du grand nord qu’il veuille nous faire taire à jamais? La bête sauvage se met à grimper dans l’arbre dévoilant son identité aux yeux de tous : un porc-épic . Sa taille est fort respectable et ses piquants plus que dissuasifs. Soliloquant, il gravit en colimaçon la pinède dans un vacarme de branchages broyées. Son allure débonnaire le rend plutôt sympathique, aux antipodes du comportement d’un carcajou.

C’est d’une démarche joyeuse que nous pénétrons dans le campement de Wolferine en bordure du Carcajou Creek. Joie de courte durée . Le camp est déjà occupé. Le coup est rude pour des gens habitués à la solitude. Qui sont ces intrus qui frustrent nos instincts de Robinson? C’est, méfiants et un peu sombres que nous nous dirigeons vers la tente rouge auprès du feu. Nous accueillons les deux squatters d’un « Hi » laconique, leur réponse est toute aussi brève. Ils sont visiblement aussi surpris que nous de cette rencontre imprévue. Après quelques échanges de paroles en langue anglaise nous nous apercevons que ce sont des Français. Il y a là un grand gaillard brun originaire de Millaud dans l’Aveyron et un fonctionnaire de mairie parisien originaire de Reims. Nous les laissons terminer leur repas sur l’unique emplacement autour du feu tandis que nous montons nos tipis.

Lorsqu’arrive notre tour de s’installer près de l’âtre, nous ignorons tout encore du drame qui se trame. Au beau milieu d’une succulente bouchée de spaghettis voici nos compères qui viennent nous faire la conversation. Nous apprenons pèle mêle que ce sont des routards endurcis qui ont déjà fait l’Alaska, qu’il sont partis de Jasper depuis 15 jours, et qu’ils ont franchi des guets avec de l’eau jusqu’à la taille. Innocemment Jacques leur demande comment ont ils fait pour transporter deux semaines de nourriture sur leur dos. C’est bien là leur infortune je crois bien qu’ils ont épuisé leurs réserves de sachets lyophilisés et que le fait de nous regarder déguster de la bonne nourriture en conserve représente pour eux un vrai supplice de Tantale. Ils ont beau se vanter de pêche miraculeuse leurs regards trahissent leur appétit contrarié.

Lors de cette soirée deux péchés capitaux furent commis : l’envie et la gourmandise. N’y tenant plus nos amis se partagent leur dernière barre chocolatée. Dès cet instant les liens se nouent entre les rudes randonneurs de la Taïga. Ils nous apprennent qu’ils ont juste aperçu un baribal de loin et qu’ils ont repéré des traces de carcajou aux alentours du campement. Malchanceux, l’un des compères a vu ses chaussures de marches dévorées par un indélicat. Nous leur dévoilons l’indentité du fautif en la personne du porc-épic, grand consommateur d’effets humains s’il en est. Nous nous séparons après leur avoir offert un nuage de lait en poudre pour muscler leur thé.

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