Les aboiements des chiens errants, le vrombissement
d'hélicoptère du ventilateur, et la tuyauterie chantante de la chambre ont
gâché notre nuit. Après un petit déjeuner frugal, Fred, le plus hispanophone
d'entre nous tente d'appeler un contact à Cuenca. Il s'agit d'un guide avec
lequel ses parents avaient fraternisé lors de leur dernier séjour en Amérique
Latine. Bonne surprise, le téléphone fonctionne et la personne répond dans
un français impeccable. Malheureusement les nouvelles ne sont pas fameuses.
Le réseau routier du pays est paralysé par une grève des routiers et des
taxis, de plus des cohortes d'indiens armés marchent sur Quito.
La voie terrestre nous étant interdite nous rallions l'aéroport dans l'espoir
d'une solution aérienne. La vue du tableau d'embarquement égrenant de nombreuses
destinations nous conforte dans notre choix. Nous avons de la chance, l'avion
vers Cuenca part dans une heure. Le guichet de la TAM est pris d'assaut par
une foule de locaux aux impressionnants bagages. Au moment ou venait notre
tour un jeune resquilleur accompagné d'une hôtesse nous brûle la politesse.
Sous nos yeux médusés, le gamin règle cash, à grands renforts de billets
soigneusement roulés en liasse. Cet avorton fortuné nous prive de la dernière
place disponible sur ce vol. Il est difficile de garder son calme dans de
telles circonstances d'autant plus que c'était le seul vol de la journée.
Dépités, nous bouleversons nos plans initiaux pour prendre le prochain avion
vers Quito.
Nous quittons l'aéroport Simon Bolivar de Guayaquil pour nous retrouver, une
heure plus tard, sur la piste de l'aéroport Marichal Sucre de Quito. Les deux
Libertadores ont laissé une trace indélébile dans la toponomie latino américaine
, tant il est vrai que tout ce qui ne s'appelle pas Sucre s'appelle Bolivar
. Le soleil, les collines boisées d'eucalyptus, la douceur du climat : Quito
l'équatorienne rappelle Cuzco la péruvienne.
A la sortie de l'aérogare une file impressionnante de taxis bloque la circulation.
La réalité de la grève nous rattrape brutalement. Un jeune étudiant jouant
au taxi pirate nous propose une course pour deux dollars. Nous acceptons
devant le manque de solution. Le chauffeur nous confirme le blocus de la
sierra par les mouvements sociaux. Il nous propose gentiment de nous servir
de guide dans Quito, mais "pas aujourd'hui, à cause des manifs". Les gardes
boue de sa voiture, comme de nombreux autres véhicules, sont garnis de branches
d'arbres. Ce stratagème permet de débarrasser la chaussée de la multitude de
petits clous semés par les grévistes mécontents. Le taxi nous dépose sur la calle
Amazonas, l'artère la plus dynamique du nouveau Quito. Les rues larges et aérées,
les bâtiments modernes, les nombreux parcs confèrent à ce quartier un cachet occidental.
Nous choisissons un hôtel coquet dans la rue Juan Léon Mera. La "Tortuga Verde" avec son
patio et ses fresques murales sera un parfait camp de base pour nos excursions
quiteènnes. Nous prenons une chambre pour quatre. Le prix est modéré, 40000 sucres
(un franc = 2000 sucres) par personne. br>
Selon notre plan initial nous devions terminer notre voyage par la capitale,
du coup nous devons revoir notre programme de A à Z. La Sierra étant bloquée
il nous reste la solution des Galápagos ou de l'Amazonie. La première éventualité
se révélant hors de prix nous recherchons un tour vers "l'Oriente". Les
possibilités ne manquent pas mais nous nous heurtons à un problème technique.
Christian et moi n'avons pas suffisamment de traitement antipaludéen pour
l'ensemble du séjour, car nous avions prévu cette excursion pour la fin de
notre périple. Après avoir écumé trois pharmacies, nous constatons que la
savarine n'est pas un médicament courant en Equateur. Un coup de téléphone
au médecin de l'ambassade de France s'avère également infructueux. Reste la
solution du South American Explorer Club (SAEC), ce mythique lieu de
rencontre de tous les aventuriers du nouveau monde. A l'évocation de ce nom
le visage de Fred s'illumine, ah le SAEC dont les membres les plus fameux
se nommèrent Ernest Hemingway ou Thor Ordeval, l'homme qui a traversé le
Pacifique sur le Kon Tiki. Voilà bien un endroit où nous pourrons trouver
assistance.
Le siège du SAEC se trouve à deux blocs d'ici dans une maison bourgeoise.
Nous sommes accueillis par un jeune américain déluré. Barbu, cheveux décolorés
, affublé d'un T-shirt moulant orange fluo il semble tout droit sorti d'une
rave party. Il nous installe dans un vestibule où nous attend une américaine
au visage bouffi. A peine avons nous décliné notre identité, que la mégère
vient à pester contre ces maudits français qui rechignent à payer la modique
cotisation de 40 $ (soit beaucoup plus que le prix du médicament que nous
recherchons !). Devant notre insistance elle daigne demander à ses collègues,
dans un beuglement inintelligible, s'ils ont de la savarine. Réponse
négative, nous comprenons que le moteur de ce bureau est bien le fric et non
pas l'entraide entre baroudeurs. Christian, qui a contacté un défenseur des
tapirs sur Banos, tente d'intéresser notre interlocutrice au problème de la
protection de l'environnement. Peine perdue, ne nous écoutant même pas elle
nous montre, toute fière, une photo qui selon elle symbolise le mieux l'
Equateur. On peut y voir deux enfants déguisés en clown : consternant !
Le grotesque succédant à l'incompétence nous quittons sans un regard ce
ramassis de briseur de rêves.
Les options se réduisent comme peau de chagrin, serons nous contraints,
comme les touristes belges que nous avons croisées tout à l'heure, à un
séjour plus long que prévu à Quito ? Sur le chemin de l'hôtel nous passons
dans une agence de trek. Initialement nous avions prévu de faire la randonnée
du camp de base de l'Altar. Le gérant nous confirme que ce trek n'est
actuellement pas faisable à cause du blocage de la panaméricaine, cependant
il nous propose une alternative : le trek du condor. D'une durée de quatre
jours, il relie deux des plus prestigieux volcans d'Equateur : l'Antisana et
le Cotopaxi. Cet itinéraire reste possible car la route qui mène au point de
départ reste praticable. Le contact passe particulièrement bien avec la
personne de l'agence. Toujours à l'écoute, Eduardo Agama, nous trace l'
itinéraire et adapte ses prix en fonction de nos objectifs. La négociation
s'avère fructueuse, puisque nous passons de 65$ à 40$ par jour, tarif
comprenant la location de deux chevaux et de deux guides. Christian et moi
incluons une option, pour l'ascension du Cotopaxi pour 110$ par personne.
Eduardo, andiniste confirmé, sera notre guide vers le sommet. Le départ est
fixé pour le surlendemain, comme ça nous aurons le temps de visiter la ville.
C'est la première bonne nouvelle depuis que nous sommes arrivés en Equateur !
La nuit, le nouveau Quito est très animé surtout les calle Amazonas et Juan Léon Mera.
Souvent décrite comme dangereuse, à cause de la récession économique qui
frappe le pays, la cité quiteniene n'est pas le coupe gorge annoncé
(contrairement à Guayaquil !). Cependant la présence de gardes armés aux
alentours des banques et des hôtels incite à la prudence. Le soir nous
dînons dans un restaurant à la décoration kitsch pour 72000 sucres par
personne.
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