Un brouhaha envahit le refuge. Une vingtaine de personnes tentant de s'habiller à la lumière de lampes frontales n'a rien de silencieux. Il est minuit passé et le dortoir est en ébullition. Le bruissement des polaires répond aux zips des fermetures éclairs et aux cliquetis des crampons. Etonnement nous avons bien dormi, je pensais qu'une nuit à 4800 m serait plus agitée. On ne peut pas en dire de même de cet Allemand livide qui a passé sa nuit à vomir, apparemment son acclimatation à l'altitude n'était
pas optimale.
Marco nous fournit notre équipement de haute altitude : des chaussures coques, des guêtres, un piolet, des moufles, un baudrier et un piolet. Après un rapide petit déjeuner nous sommes prêts à affronter le "plus haut volcan actif du monde". Christian, par précaution, avale un gramme de paracétamol contre le soroche.
Ma première sensation à la sortie du refuge, est celle d'un froid vif, glacial, improbable. Il a neigé pendant la nuit, une fine couche de poudreuse tapisse les alentours. Le ciel est clair et certaines étoiles sont même visibles. Au loin, les lumières de Quito scintillent dans la nuit australe et forment un halo presque irréel. Marco nous fait signe d'éteindre nos frontales afin d'économiser nos piles. Un vent violent souffle sur la sierra, il apporte avec lui les nuages chargés d'humidité de la proche
Amazonie.
Très vite la bise devient blizzard et charrie avec elle un grésil désagréable qui fouette le visage. En vingt minutes les conditions sont passées de bonnes à exécrables. Désormais la visibilité est quasi nulle et la communication vocale extrêmement difficile. Il faut crier pour se faire entendre. Marco ne marche pas, il coure, il vole. Nous lui emboîtons le pas de très près de peur de perdre sa trace.
Cette fois ci nous allumons nos frontales, sauf Marco qui à l'air de connaître le chemin par cœur. A sa manière de tracer en toute discrétion je le soupçonne de vouloir semer les autres grimpeurs. L'orgueil des alpinistes n'est pas un vain mot. A 5000 m nous chaussons les crampons et nous encordons. Derrière nous c'est la débandade les cordées font demi-tour les unes après les autres. Certains inconscients dont le couple de français n'ont pas de guide ; et ce n'est pas leur GPS, inutilisable par ce temps
là qui pourra les guider.
Pour eux le renoncement est la seule solution. Pour nous, coller à Marco est notre seul salut. Il a gravi 28 fois le géant andin, il doit se rappeler des moindres détails de la paroi. Néanmoins il reste psychiquement déstabilisant de confier son destin en une personne que nous connaissons finalement si peu. Une obsession, poser nos pieds sur ses pas, un impératif se fondre dans un seul mouvement, former un drôle d'insecte à six jambes relié par un fil d'araignée.
La pente se raidit sensiblement, la progression s'effectue en zigzag de plus en plus serrés. Le piolet s'enfonce presque entièrement dans la neige. Petit à petit je perds la notion du temps et de l'espace. Je suis maintenant incapable de savoir depuis combien de temps nous sommes partis et d'estimer de quel coté se trouve le précipice. Poser un pied devant l'autre, faire attention de ne pas emmêler la corde, agiter ses doigts dans les gants pour ne pas qu'ils gèlent, mes gestes ne sont que des réflexes de
survie. Lorsque je cherche le regard de Christian ce ne sont que des yeux remplis de lassitude qui me répondent. Le vent siffle, non il hurle ou plutôt il rugit. Je ne sais qui, de mes jambes ou de mes oreilles souffrent le plus. Cinq centimètres de glace recouvrent mes vêtements, mon bonnet soudain alourdit tombe sur mes yeux. Je fais signe à Marco "cuento tiempo ?" . Il nous montre 3 de ses doigts, nous n'avons pas effectué la moitié du trajet. Un immense sentiment de désespoir envahit mon esprit.
Nous pouvons pour la première fois nous reposer à l 'abris d'un surplomb. Cette fracture se prolonge pour former une véritable grotte de cristal. Cet arrêt surnaturel, où le vent, comme la voix des sirènes incite au renoncement et au sommeil. La quiétude de l'endroit anesthésie nos dernières velléités de résistance. Un voile passe. Mes paupières s'alourdissent, mes pensées s'allègent : je me sens bien. Marco nous réveille brusquement. Dans un sursaut de lucidité je réalise que s'il n'avait pas été là, peu
t être que nous nous serions jamais réveillé.
Nous repartons au pas de course. Le givre bloque ma frontale, je suis incapable de l'éteindre. Il doit faire entre -15° et -20°. Les paroles de Marco sur le fait que la vie est plus importante que le sommet résonnent dans ma tête. Je ne me souviens plus très bien de la fin de l'ascension, si ce n'est la dernière crevasse. Une profonde faille large d'un mètre cinquante environ barre l'accès du mur final. Marco, en bon premier de cordée, la franchit avec l'aide de son piolet. Il fixe une ancre sur la partie
haute de la crevasse et me tend une corde. Les trois premiers essais sont infructueux. Je n'arrive pas à prendre suffisamment d'élan pour sauter. Je regarde Christian, j'ai envie de rebrousser chemin. Après un quart d'heure et une dizaine de tentatives je laisse l'obstacle derrière moi. Christian me rejoint avec plus de facilité. Plus que 150 mètres et nous arrivons au sommet. Il est sept heures trente du matin. 5897 m, nous pulvérisons notre précédent record d'altitude (5100 m en Bolivie). Sincèrement je
n'ai pas l'impression d'être tout en haut. La visibilité est nulle, nous ne devinons même pas le cratère. Marco nous félicite à l'aide de grandes claques dans le dos, il a vraiment l'air heureux. Christian a assez de force pour immortaliser la scène.
La descente est une formalité, elle durera deux heures. Il y a longtemps que mon esprit a décroché, je suis Marco qui se jette à tombeau ouvert dans la pente. Je ne compte plus mes chutes, j'ai vraiment du mal à tenir sur mes jambes. Je pense que la violence du vent perturbe mon oreille interne, et mon sens de l'équilibre. J'aperçois en contrebas le toit jaune du refuge. La délivrance ! Je reprend petit à petit mes esprits. J'ai le temps de dire à Christian que je n'ai plus envie de monter le Chimborazo la
semaine prochaine.
Le refuge sonne creux. La moitié des personnes sont déjà redescendue, nous sommes les seuls à voir atteint le sommet. Il paraîtrait que des Autrichiens sont encore sur la paroi. Les Québécois sont toujours là, ils tenteront l'ascension demain. Delphine et Fred sont de retour après une petite balade, ils nous félicitent chaleureusement et nous décrivent la débandade qui a suivit le départ. La plupart des grimpeurs ont fait demi-tour après deux heures de marche. Retrouvant tous mes sens, je relate les
conditions météo effroyables. Physiquement nous sommes fatigués mais pas épuisés, ce sont vraiment les effets de l'altitude sur notre mental qui m'a le plus frappé. La perte de la dimension temporelle alliée à l'incapacité de prendre une décision restent une épreuve particulièrement éprouvante à laquelle je n'étais pas préparé.
Il est 10 heures lorsque nous rejoignons la voiture sur le parking. Le Cotopaxi est encore sous les nuages. Décidément nous n'aurons pas la chance d'apercevoir en entier ce volcan pourtant si photogénique. Il est prévu que Marco nous laisse à Latacunga, sur la route vers Riobamba. Désormais notre chemin nous conduit vers le sud, vers la mission catholique de sœur Thérèse, et vers le Chimborazo. Le Chimborazo culmine à 6315 m, c'est le point culminant de l'Equateur. Initialement la montée du Cotopaxi devait
être une mise en jambe pour le Chimborazo, mais au vue de l'éprouvante montée, Christian et moi pensons en rester là. A notre grand étonnement Marco stoppe le véhicule à une station de bus à une vingtaine de kilomètres de notre destination. Il nous dit qu'il nous dépose là et qu'il nous faudra attendre le bus pour Latacunga. Nous lui rappelons sa promesse de ce matin de nous mener à la ville. Rien à faire son entêtement reste inexplicable. Du coup Fred téléphone à Eduardo, le patron de l'agence Agama.
Eduardo, solidaire avec son guide veut nous facturer 50 dollars pour le trajet. Fred négocie poliment mais fermement notre convoyage vers la ville, avec la promesse de régler ça "entre quatre yeux" à Quito. Les vingt kilomètres jusqu'à Latacunga se font sans un mot. Nous sommes vraiment déçus par l'attitude de Marco et d'Eduardo. Facturer en sus, un trajet de 2 heures de voiture, le prix d'un voyage en avion nous semble franchement exagéré. Marco nous dépose sur la plazza principale. Il nous gratifie d'une
"abrazo" à assommer un bœuf, ce qui signifie que malgré l'incident mercantile il a apprécié notre compagnie.
Nous voilà seuls. Il n'est que 14 heures. Notre première impression est que cette cité ne vaut pas un séjour prolongé. Du coup nous rejoignons la panaméricaine en essayant de deviner lequel des innombrables bus de rend à Riobamba. A hauteur d'un feu rouge, de jeunes garçons accrochés à la portière d'antiques bus toussotant, égrainent le nom ou la dernière syllabe de la destination. "Quito, Quito para Quito" ou bien "Bato, Bato para Bato" pour Ambato. Point de liaison directe pour Riobamba. Nous montons à
la va vite dans un bus, au confort précolombien, qui se dirige vers Ambato. Par mesure de sécurité nous gardons nos sacs à dos en bagages à main. Au terminal terrestre de Ambato nous prenons un autre vers bus vers Riobamba ou plutôt "Bamba" selon le phrasé andin.
Après une heure et demis de trajet nous arrivons dans la capitale régionale du conté de Chimborazo. La ville a l'air très agréable, plus animée que Latacunga et Ambato, moins stressante que Quito. Nous trouvons un hôtel en centre ville : le "Monte Carlo". La place est propre et bien située. Dans le patio central une télé repasse pour la nième fois une novela locale qui ne semble passionner que la réceptionniste. Le soir venu nous dînons dans un restaurant à la carte alléchante. Le "El delirio" est un lieu
historique. C'est ici que Simon Bolivar rédigea, après sa tentative manquée d'atteindre le sommet du Chimborazo, son fameux poème épique "délire sur le Chimborazo". Après cette journée, je n'ai pas de mal à imaginer le contenu de la poésie du Libertador.
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