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La tête dans les nuages

Lundi 19 juillet

Déguster des truites au petit déjeuner n'est pas chose commune. Le reste de la collation est plus conventionnel : melon au yaourt et au miel. Avec Christian nous sommes un peu déçus, contrairement à la Bolivie et au Pérou le "maté de coca" (infusion de feuilles de coca) ne fait pas partie des us équatoriens. Ca aurait pu être une aide sensible contre les effets néfastes de l'altitude. Le camp se trouve à 3420 m, aujourd'hui nous devrions franchir un col à 4200 m avant de redescendre vers une autre vallée.

Ca fait bientôt une demi-heure que Victor est parti en éclaireur avec ses mules lorsque nous levons le camp. Le temps est maussade et même franchement pluvieux. Marco, nous assure encore une fois que nous dormirons au sec ce soir, espérons qu'il aura raison. Le chemin ou plutôt l'infâme boyaux boueux que nous empruntons monte de façon abrupte. Il est difficile de garder son équilibre sur une telle surface, heureusement nos bâtons télescopiques sont d'une aide précieuse. Après un quart d'heure de marche, Delphine et Fred perdent leurs dernières illusions de ramener leurs nouveaux pantalons beiges dans un état correct. Un peu plus loin ce désespoir atteint également les chaussures. La marche devient éprouvante, pénible même. Nous sommes parfois obligés de sonder la fange avec nos bâtons afin d'éviter l'enlisement.

Vers midi nous rattrapons Victor et ses mules. Une crête permet de dominer un paysage éthéré. Des lambeaux de nuages restent accrochés à des corniches ou prisonniers au fond des vallons. C'est une dentelle de nuages d'une finesse rare enchâssée dans un écrin de verdure. Dans les Andes, l'étrange côtoie souvent le merveilleux. La tête dans les nuages, les pieds à 3900 m, les premiers effets de l'altitude se font sentir. "El soroche" apparaît fidèle comme un ami qui frappe votre crâne pour voir si c'est bien vous. 500 mg de paracétamol devraient suffire à apaiser la douleur. Une heure plus tard nous faisons une pose à 4000 m .Nous en profitons pour nous hydrater et croquer un morceau. Marco nous désigne l'endroit où devrait se trouver le volcan Antisana, Christian approuve avec son GPS, mais pour l'instant la vue reste toujours aussi bouchée.

Au moment de repartir Fred voit ses forces l'abandonner. Victime d'une tachycardie, son pouls s'emballe et devient subitement incontrôlable. Blanc comme un linge , le pauvre a du mal à enchaîner trois foulées sans devoir se reposer. Christian et moi portons son sac à dos tandis que Delphine l'épaule pour son chemin de croix. C'est ainsi que nous mettrons près de deux heures pour franchir les 200 m de dénivelé qui nous séparent du sommet du col. Comme par enchantement les nuages s'estompent et le soleil fait son apparition. L'imposante silhouette de l'Antisana surgit du néant. Si près et si loin à la fois, il nous semble pouvoir toucher les premières neiges alors que l'arrête sommital se situe 1,5 km au-dessus de nos têtes. De l'autre coté du col, le panorama est d'une beauté poignante. Un glacis en pente douce couvert d'un océan de hautes herbes ondulantes s'étale à perte de vue. A l'horizon se dessine une inquiétante barrière noire de laquelle se détache l'improbable Cotopaxi.

Marco avait raison le temps s'améliore sensiblement. Petit à petit l'état de santé de Fred s'améliore, et il devient capable de marcher à une allure normale. Nous tournons le dos à L'Antisana et entamons la longue descente vers le prochain campement. Victor dévale la pente à la vitesse d'un chasqui (les célèbres messagers à pieds des Incas). Bientôt il disparaît même de notre champ visuel, et Marco se voit obligé de courir pour ne pas perdre sa trace ! Après deux heures d'une interminable descente nous arrivons au bivouac. Le lieu est ravissant, un tapis d'herbe en bordure d'un charmant petit ruisseau. La vue sur l'Antisana est à couper le souffle. Le soir venu nous accusons tous la fatigue. Fred va mieux mais il craint une rechute pour la dure journée de demain. Victor nous dit alors qu'il est possible de raccourcir le trek. Pour cela il faudrait se diriger vers le village de Pintag qui se trouve à une journée de marche d'ici, puis de prendre un bus pour rentrer sur Quito. Nous décidons d'attendre le lendemain afin de prendre une décision.

Nous dînons d'une soupe, de maïs soufflé et de spaghettis bolognaises. La clarté de la nuit australe permet d'observer le croissant de lune, qui sous ces latitudes , est horizontal. Ce ciel limpide aurait inspiré nos amis Nathalie et Jacques , astrophysiciens et chasseurs d'étoiles.

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