La nuit porte conseil, dit-on. Au lever, le renoncement s'impose comme la
seule solution envisageable. Il est évident que si la santé de Fred venait à
se dégrader en pleine montagne, la situation deviendrait rapidement délicate.
Nous rejoindrons donc le Cotopaxi par la route depuis Quito. Ce soir nous
devrions dormir dans le village de Pintag non loin de la capitale. De là il
sera aisé de trouver un véhicule pour rallier la panaméricaine.
Le plan d'acclimatation de Christian et moi-même s'en trouve perturbé.
Suivant les conseils avisés de Rinat, notre ami l'alpiniste kazakh (cf. la
maison dorée de Samarkand), la meilleure façon de ne pas souffrir du mal des
montagnes, est de ne pas dormir au point le plus haut de la journée. Ainsi
grimper de 1000 m puis redescendre au premier camp pour bivouaquer, permet
de dormir facilement le lendemain au point le plus élevé atteint la veille.
Une acclimatation en "montagnes russes" est selon lui beaucoup plus efficace
que la méthode des longs paliers successifs dite "méthode américaine". Pour
espérer passer une nuit à 4800 m, c'est à dire la hauteur du refuge du
Cotopaxi, il aurait fallu se rapprocher de cette altitude auparavant, ce
que devait permettre justement la fin du trek du condor.
Les six randonneurs prennent leur dernier petit déjeuner dans la grande
tente jaune. A les observer, Marco et Victor sont très différents. Marco est
un citadin, c'est un grand gaillard aux paroles volubiles. L'épaisseur de sa
barbe, après trois jours de randonnée trahit ses ascendances européennes.
Victor, lui, est ce qui convient d'appeler un métis. C'est à dire que ses
origines sont indiennes mais que son mode de vie se rapproche de celui des
anciens colons. Ainsi bien que sa peau cuivrée, sa petite taille, ses cheveux
de jais et son visage glabre, soient des attributs amérindiens, il nous
avoue qu'il ne parle que l'espagnol et qu'il pratique plus la religion du
futebol que celle de la Pachamama. A propos de foot, Marco se réjouit de
repasser à Quito demain, comme ça il pourra suivre les résultats de la Copa
America qui se déroule en ce moment au Paraguay. L'Equateur étant déjà
éliminé sans gloire, il reporte ses encouragements sur les Brésiliens.
Nous lui rappelons au passage le trois à zéro de juillet 1998...
Le temps est clément mais un vent glacial souffle sur la sierra. A 3800 m,
la notion de beau temps reste toute relative. La caravane, silencieuse et
résignée, repart vers le septentrion. Bonne nouvelle, Fred se sent bien et
tient le rythme sans problème. Nous continuons d'évoluer dans les mêmes
superbes paysages de la veille. Le souffle andin produit à la surface du
paramo des mouvements ondulatoires ne sont pas sans rappeler ceux des
agues sur les flots. Etranges oscillations qui se renouvellent tout en
étant chacune différente. Je resterai bien assis à contempler ce spectacle
hypnotique.
Bientôt nous croisons la route qui doit nous ramener vers la civilisation.
L'étroit ruban de bitume serpentant entre ciel et terre semble mener nulle
part. Cependant à mesure que nous descendons les signes de présence humaine
s'accélèrent. Tantôt c'est un champ cultivé, tantôt c'est une clôture, qui
apparaît au détour un virage. La route devient vite monotone, nous profitons
des pauses pour baigner nos pieds meurtris, en effet les chaussures chauffent
rapidement sur l'asphalte. Le prix du renoncement est une interminable
descente sur une route goudronnée inintéressante qui stigmatise des ampoules
et durcit les mollets. Vers 16h30 nous arrivons en vue du village de Pintag.
Le trek du condor se termine humblement à 3000 m d'altitude dans le pré d'un
particulier. Marco s'en va utiliser le téléphone dans la ferme voisine.
Il est trop tard pour rejoindre Quito, néanmoins un véhicule de l'agence
viendra nous chercher demain matin.
Le soir, la vue sur le Quito illuminé est magnifique. L'éclairage urbain
permet de visualiser la vaste étendue de la ville. Sous la tente nous
réfléchissons à un moyen de rattraper notre déficit d'altitude avant le
Cotopaxi. En examinant attentivement la carte des volcans, nous repérons
un pic culminant à 4750 m qui serait une bonne préparation avant la grande
ascension. : le Ruminahui. Marco acquiesce, il nous dit que c'est une
montagne rocheuse dont l'escalade ne pose pas de problème particulier.
Avant d'aller se coucher nous tenons une longue discussion sur nos activités professionnelles
respectives. Ainsi nous apprenons que Marco est guide à temps partiel.
L'autre partie de sa vie est consacrée à une entreprise artisanale de
meubles qu'il partage avec son frère. Chacun de nous décline sa profession.
Au moment où Delphine décrit son métier de consultant, "quelqu'un qui vérifie
les comptes des sociétés de manière impartiale", nos amis équatoriens
déclarent en coeur que c'est bien là une fonction dont leur pays aurait
grand besoin (allusion à la grande corruption qui gangrène l'économie locale)
. Pour finir nous demandons à Victor ce qu'il en ait de la rumeur selon
laquelle les indiens mangeraient les "cuys" (nos cochons d'inde). Il répond
par l'affirmative, Marco rajoute, à grands renforts de bruitages culinaires,
que c'est grillé qu'il l'apprécie le mieux. Cette conversation se termine
par l'échange de recettes de chats entre Victor et Marco (sic !).
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