La brume se dissipe lentement sur les flancs du Pinchicha. La silhouette
menaçante du volcan représente une épée de Damoclès pour la ville de Quito.
Ce doit être une sensation étrange que de vivre ici, même si la dernière
éruption date du temps des conquistadors. Victor nous quitte de bonne heure
avec ses deux équidés, car il doit rentrer chez lui à pied. Vers dix heures
notre véhicule apparaît, il est conduit par un jovial barbu que nous avions
déjà aperçu à l'agence Agama. Après un petit conciliabule avec Marco il
décide de nous mener à Quito avant de relier le Cotopaxi. En effet ce dernier
semble vouloir passer chez lui afin de prendre des affaires. Sur la route
Fred nous fait écouter sa cassette de Manu Chao, le chanteur français étant
paraît-il très apprécié en Amérique Latine. Seul le nom de la Mano Negra
semble évoquer quelques souvenirs pour le chauffeur, mais guère plus.
Arrivés à Quito, Marco s'invite au domicile de son patron et nous confie à
une jeune femme dont je ne sais si c'est la femme ou l'employée de maison de
Eduardo. Le champion du Cotopaxi habite une coquette petite villa au pied du
Pinchicha. Nous sommes autorisés à utiliser la douche, ce qui est un vrai
bonheur. Dès lors nous sommes plus présentables pour un rapide déjeuner.
Marco est de retour avec des habits propres et le matériel de haute montagne
(crampons, cordes et piolets). Eduardo étant retenu sur l'Iliniza, Il nous
annonce qu'il sera notre guide pour l'ascension du Cotopaxi. Christian et moi
sommes déçus de ne pas avoir Eduardo en chef de cordée, comme initialement
prévu. Ce eut été un honneur de suivre le célèbre andiniste sur les pentes
enneigées du volcan.
Nous quittons la capitale en début d'après midi. Sur une bretelle d'autoroute
, nous sommes arrêtés par la police pour excès de vitesse. Après moult
palabres Marco se voit malencontreusement obligé d'acquitter une amende de
10$ ; ce qui est une somme rondelette pour un équatorien. Bientôt nous
circulons sur la fameuse panaméricaine, cette route mythique qui traverse
le continent de part en part. De Panama City à Valparaiso de Lima à Santiago,
c'est à la fois une ligne de vie, un pan d'histoire, et une frontière qui a
excité l'imagination et les fantasmes les plus fous. Les rêves d'or ou de
gloire ont guidé les plus pauvres et plus puissants au travers ces montagnes
, foulant ce sol volcanique qui a donné son nom aux Andes. Cette portion fut
baptisée "l'avenue des Volcans" par l'explorateur Alexander Von Humboldt.
En effet on recense une cinquantaine de cratères le long de la partie
équatorienne cette artère. Ainsi nous dépassons successivement le Pinchicha,
le Pasochoa, le Corazon, Le Santa Cruz, Le Ruminahui, l'Iliniza.
Après une heure et demie de route, nous tournons à gauche pour entrer dans
le parc national du Cotopaxi. Les portes sont closes et Marco doit discuter
ferme avec des fonctionnaires à l'haleine éthylique afin de pouvoir passer.
La route poussiéreuse part à l'assaut des pentes boisées du volcan. Nous
doublons, dans un grand nuage blanc une bétaillère transportant une cargaison
de jeunes écoliers en uniformes bleus. Le ramassage scolaire semble moins
confortable mais beaucoup plus amusant qu'en Europe. Nous faisons halte
quelques instants au musée du parc. Une série d'animaux empaillés permet
d'apprécier la diversité de la faune locale. On apprend ainsi que "el lobo"
désigne le renard et "el zorro" le skons, mais le plus majestueux reste ce
condor à l'envergure impressionnante.
Le soleil est déjà bas dans le ciel lorsque nous pénétrons sur le plateau du
Cotopaxi. Le sommet du volcan est couvert par la masse nuageuse, cependant
nous pouvons apercevoir les premières neiges. La base de la montagne est un
cône parfait aux dimensions gigantesques. A ce moment je réalise l'ampleur
de la tâche qu'il nous reste à accomplir. Il faudra de la sueur et des larmes
pour venir à bout de ce géant. Nous campons non loin d'une lagune dans un
bosquet à l'abris du vent. Nous sommes à 3800 m d'altitude à égale distance
du Ruminahui et du Cotopaxi. Le soir venu, pour nous donner du courage, Marco
nous sert de grandes rasades d'un alcool local qu'il a rebaptisé sobrement "
piquante". Dès lors les étoiles de la Croix du Sud me passent une à une au
travers de la tête puis regagnent leur firmament dans un grand éclair d'argent.
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