Nous passons la matinée à refaire nos sacs. Il faut
dire qu'aujourd'hui nous devons nous délester d'une partie de notre paquetage. En
prévision de notre passage à la mission de Florès nous avons emmené de France des
denrées qui ici sont précieuses : des médicaments. Après une campagne de collecte
auprès de nos collègues de travail ou auprès des pharmacies nous ramenons
antibiotiques, anti-inflammatoires, produits pour les yeux et anti-diarrhétique, De plus
Delphine est lourdement chargée de cahiers et de fournitures scolaires. La mission de
Florès se trouve à 20 km au sud de Riobamba. Nous trouvons un taxi qui accepte de nous y
déposer. Delphine qui est à l'origine de cette initiative nous raconte la genèse du
projet durant notre trajet :
" En août 99, Ingrid, une amie de Lyon, me fait part de son voyage en Equateur à
travers son album photo. A ce moment là, je n'imagine pas encore que je me rendrai moi
aussi un jour là-bas, mais je suis admirative devant l'expérience humaine à laquelle
elle a eu l'occasion de participer. Depuis le lycée, elle fait partie d'une association
humanitaire lyonnaise intitulée "Enfants des Andes". Grâce à des ventes
d'objets latins ou aux recettes d'expositions photos, l'association créée et dirigée
par un Professeur d'histoire de la Sorbonne, Anne Colin Delavaud, soutient l'action plus
particulière d'une religieuse française appartenant à l'ordre des filles de la charité
en Equateur. Sur, Thérèse aide les indiens de son village et des villages
alentours à vivre au quotidien. Elle éduque ceux qui le souhaitent (cours d'éducation
civique, religieuse, d'Espagnol et de mathématiques), apprend aux femmes mais aussi aux
hommes le métier de tisserand, couturier, qui permettra à certains de s'offrir des
petits compléments que le travail de la terre, seul, ne permet pas. Depuis une dizaine
d'années environ, Thérèse a également créé un dispensaire de santé dans le village
voisin de Flores, Guantul ; là, à l'aide du docteur Joaquim et des promoteurs de santé
qu'ils ont formés (des indiens qui ont souhaité participé à cette action), elle y
soigne des angines, des grippes, des diarrhées, des fièvres, détecte des maladies plus
graves nécessitant une hospitalisation. Lors de son voyage en Equateur, Ingrid a passé 2
semaines avec Thérèse, l'accompagnant dans sa mission tous les jours. Elle y a
rencontré des indiens, et a vécu là-bas une expérience enrichissante au-delà du
circuit touristique habituel qu'elle a l'habitude de connaître au cours de ses voyages.
Deux ans plus tard, nous voici également partis pour l'Equateur. Je souhaite rencontrer
cette fameuse Thérèse et lui apporter un petit quelque chose si possible. Thérèse a 75
ans, originaire de Pau, et aime bien les produits du terroir, nous dit Ingrid. Nous lui
amenons deux boîtes de pâté de foie de canard cuisiné par ma grand-mère"
Après de nombreuses hésitations quant à la bonne direction à prendre, notre chauffeur
trouve enfin le village de Flores. La mission est à l'écart du hameau dans un vallon
ombragé. Sur Thérèse debout sur le perron nous y attend. Cette femme âgée à
la figure volontaire et la démarche assurée nous accueille à bras ouverts. Derrière
ses lunettes, des yeux d'un bleu intense, illuminent son visage ridé. Affublée d'un
bonnet à la manière du commandant Cousteau et d'un manteau marine, son dynamisme
apparaît évident. Seule une discrète croix pendue à son cou rappelle son engagement.
Après avoir houspillé vertement le chauffeur de taxi pour son prix prohibitif pratiqué
à nos dépends (usted es ladron !!), elle nous fait faire un rapide tour des
lieux. Construite il y a 30 ans par des moines italiens, la mission se compose de deux
bâtiments. Le plus grand sert de salle de classe, d'entrepôt et de réfectoire, à
l'étage se trouvent les appartements de Thérèse. Au fond du jardin un dortoir pouvant
accueillir douze surs complète l'ensemble. Malheureusement ce dernier est vide car
les trois dernières occupantes quittent la mission aujourd'hui même. Nous remettons à
Thérèse notre collecte de médicaments. Emue jusqu'aux larmes elle nous explique quelle
importance cette pharmacie revêt pour elle. Elle nous dévoile son trésor, une armoire
forte remplie de médicaments soigneusement répertoriés et classés par type de
pathologie. Il faut dire que l'accès aux soins est souvent refusé aux indiens du fait du
prix très élevé des remèdes. Les fournitures scolaires la comble également, Thérèse
utilisera les cahiers et les stylos pour récompenser ceux qui ont bien travaillé ou qui
l'aident dans l'entretien de son couvent. Enfin elle range les deux boîtes de pâté de
foie de canard soigneusement dans son placard pour les jours de fête.
Thérèse nous propose une balade en voiture jusqu'à la lagune d'Atillo aux portes de
l'Amazonie. Elle prend le volant de son 4x4 Chevrolet, gravit la pente de plus de 25% avec
la maîtrise d'un vieux routier, pour rejoindre la route principale. Nous prenons
direction du sud. La lagune est l'un des endroits préféré de Thérèse, ce sont des
lacs d'altitude en bordure du volcan Sangay et à deux pas de la grande forêt
équatoriale. Nous empruntons une route, ou plutôt un large chemin de pierres, qui a
été récemment ouvert par l'armée pour rallier au plus vite la frontière péruvienne.
Thérèse intarissable sur des lieux qu'elle connaît par cur nous gratifie d'une
visite guidée d'une richesse extraordinaire. Elle commence par nous entretenir des
indiens locaux ; les Puruhaes. Les indiens sont les laissés pour compte de la société
équatorienne. Ils occupent les terres les plus hautes, celles qui sont soumises au gel et
à l'érosion des sols. Leur analphabétisme et leur manque d'éducation font qu'ils sont
souvent manipulés et méprisés par les indiens des villes, ceux qu'on appelle les métis.
Thérèse nous relate des anecdotes d'un autre age. Pour les indiens le port du poncho et
du chapeau est la chose la plus importante qu'il soit. Ainsi la perte ou le vol de l'un
des attributs claniques est une honte dont un homme se relève que rarement. Le métis
voulant humilier l'indien, lui volera ses vêtements ou pire encore le forcera à prendre
un bain. Au marché de Riobamba, ce sont les métis qui fixent les prix du bétail, si
l'indien se rebiffe, on scalpera la crinière de son cochon qui deviendra invendable. Plus
étonnant encore de la part d'un religieuse, Thérèse nous relate l'étrange pouvoir des
cuys. Elle a vu un sorcier sacrifier un cochon d'inde pour diagnostiquer un mal, en
ouvrant les entrailles de l'animal elle a pu constater que le cuyo souffrait du même mal
que le patient.
Thérèse conduit le plus souvent d'une main, faisant de grands gestes avec l'autre pour
nous montrer un point remarquable du paysage, et regarde rarement devant elle. C'est à
moitié rassuré que nous voyons le 4x4 sauter de bosses en bosses, franchir des torrents
à guet, longer des précipices sur une route aussi étroite et glissante. Nous arrivons
dans une zone militaire où il faut montrer patte blanche. Sur Thérèse plaisante
avec un soldat, et lui glisse un billet de 200 sucres "c'est pour qu'il puisse
s'acheter les cigarettes, les militaires ne sont plus payés depuis 2 mois". La brume
est tombée sur la sierra, les lagunes sont en parties voilées. Bien qu'étant à plus de
3000 m d'altitude, l'Amazonie n'est qu'à une dizaine de kilomètre. On peut passer en une
demi-heure du froid glacial à la moiteur de la forêt tropicale.
Pour le retour je prends le volant, ce qui permet à Thérèse de nous raconter sa venue
en Equateur. Sa vie est un véritable roman, ça fait trente ans qu'elle est ici et compte
bien y finir sa vie. Nous l'interrogeons sur la révolte de ce mois ci. Elle nous dit que
les indiens ont été relativement pacifiques mais que la prochaine fois ils risquent de
devenir beaucoup plus violent, ils ont le projet de dynamiter tous les ponts du pays y
compris celui de Guayaquil. Elle a réussit à les en dissuader, mais pour combien de
temps. Lors du dernier soulèvement Thérèse avait même du monter sur les barricades
pour raisonner les indiens. Puis elle nous parle de son terrible accident de la route, de
sa souffrance et de sa gangrène. Je ne sais si ce sont les virages du trajets ou les
détails de son hospitalisation mais j'ai soudain mal au cur.
Nous arrivons la nuit tombée à la mission. Il fait froid à 3200 m. Fred prépare le
repas tandis que Delphine et Thérèse discutent de Ingrid, leur amie commune. Fatigués
nous ne nous attardons pas et allons prendre nos quartiers dans le dortoirs des
surs. Thérèse nous confie qu'elle se lève tous les matins à cinq heures pour
prier. Nous souhaitons une bonne nuit à notre hôte encore tout abasourdis par sa
vitalité et sa joie de vivre.
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