La journée débute par un savoureux petit déjeuner.
Thérèse nous a préparé sa spécialité : un délicieux cocktail de fruits à base de
tomates arboricoles, d'oranges de citrons et papayes. Elle est ravie d'apprendre que nous
avons réussi à faire fonctionner l'eau chaude dans les douches du dortoir. Nous n'avons
pas de mérite, c'était le même modèle électrique que nous trouvions en Bolivie, trois
années auparavant. Nous partons en 4 x 4 vers le dispensaire de Guantul qui est le lieu
le plus important de la mission. Le dispensaire a été construit sous l'impulsion de
Thérèse, il est animé par le docteur Joaquim Cevallos qui ausculte gratuitement. Le
dispensaire se trouve sur la colline voisine, mais le joindre en voiture demande
d'emprunter un long chemin de traverse. La piste est jonchée d'arbres coupés et de reste
de récentes barricades. Thérèse, insatiable bavarde continue de nous abreuver
d'histoires toutes plus surprenantes les unes que les autres. Ici c'est un lobo qui hante
une quebrada, là un campesino a trouvé des ossements de dinosaure. La conversation se
fait plus grave. La communauté catholique de Florès doit faire face à l'inimité d'une
partie de la population qui est sous l'influence de puissantes "sectes"
protestantes made in USA. Comme nous traversons une communauté rivale, nous apprenons que
la lutte d'influence prend la forme de menaces et parfois même d'affrontements. Thérèse
nous fait arrêter à un endroit pour admirer une chossa, une hutte indienne faite de
chaume et de boue séchée.
Guantul est un petit centre social niché à 3500 m d'altitude au sommet d'une colline qui
domine les environs. Il y a là, le dispensaire proprement dit, une petite chapelle et
deux bâtiments de service. Le docteur est déjà présent. C'est un médecin de Riobamba
qui officie bénévolement une fois toutes les trois semaines. Joaquim Cevallos est un
homme de forte corpulence et à la voix douce. Sa journée est très chargée. Il doit
examiner les nombreux patients et assure le suivi des précédentes consultations. Deux
promoteurs José et Manuel l'assistent dans sa tâche, ils servent de relais au docteur et
s'assurent que le malade suive bien le traitement. Thérèse assiste aux consultations et
prend ainsi des nouvelles de familles qui n'ont pas le temps de passer à la mission.
Dehors les patients attendent longtemps, parfois même toute la journée. Nous sommes
accueillis par un jeune indien au poncho rouge et aux bottes noires qui nous fait faire le
tour du propriétaire. Du haut de la butte, la vue est incroyable. Tous les versants sont
cultivés jusqu'au sommet en une multitude de petites parcelles transformant la montagne
en un gigantesque patchwork multicolore. La montagne semble brodée par le travail des
hommes en d'innombrables pièces festonnées allant du vert au jaune. Notre guide nous
signale l'Altar, le Sangay, le Tungurahua, sans que nous puissions les apercevoir, les
nuages bas couvrant ces volcans.
Nous discutons de tout et de rien, de la vie en France, du pourquoi de notre visite. A
mesure que nous conversons, les gens viennent spontanément nous saluer, nous glisser un
mot gentil, ou nous gratifier un sourire. Au début, un peu timide avec nos appareils
photo, Fred et moi perdons toute inhibition lorsque Thérèse nous incite à prendre une
série de portraits des paysans de la communauté. Une succession de visages rayonnants
illumine nos objectifs devant un décor de rêve. Nous finissons par des clichés de la
coquette petite église rouge et jaune qui est la fierté des habitants du village. A
coté de la chapelle se trouve un élevage de cochon d'indes, les cuys sont calibrés
d'après leur taille (de 1 à 7) et répartis dans des sortes de clapiers. Il paraît que
leur chair est réservée pour les repas de fêtes.
La journée se poursuit, rythmée par le va-et-vient des visites médicales. Delphine,
assiste avec Thérèse aux auscultations. Les garçons restent dehors à contempler les
paysages et à converser avec les gens de la communauté. Vers 16h00 nous rentrons tous
les quatre, laissant Thérèse et le docteur terminer leurs consultations. Nous revenons
à la mission à pied. Notre guide est le fils de José, le jeune enfant nous fait
découvrir un raccourci à travers champs qui nous permet un retour rapide. Finalement
Thérèse arrive plus rapidement que prévu, elle décide d'aller faire quelques achats à
Riobamba en compagnie de Delphine. Les hommes restent tranquillement à la maison, en
essayant de concocter un bon repas pour la soirée. La nuit tombe vite dans les montagnes.
Un froid vif envahit la demeure. Des ombres inquiétantes vacillent à la lueur de la
lampe extérieure. L'atmosphère nous rappelle le scénario d'un film d'épouvante, une
grande demeure isolée habitée par des jeunes gens insouciants. Le vieux chien de la
mission hurle à la mort. Christian, très en verve, évoque un monstrueux personnage issu
des pires passages de notre voyage, il s'agit d'un clown (cf. le South American Club
Explorer) armé d'une tronçonneuse vociférant "mas piquante" (cf. l'expression
favorite de notre guide de trek). L'idée est jubilatoire et délicieusement effrayante.
Seulement, nos amies ne sont toujours pas rentrées et le crépuscule bien avancé. Les
récits de Thérèse nous reviennent en mémoire : les enlèvements entre les
communautés, la lutte contre les évangélistes, les mèches de cheveux déposées par
des sorciers, nous ne sommes pas vraiment rassuré. C'est avec soulagement que nous
entendons le 4x4 rentrer dans la cour. Il y a avait du monde en ville, et Thérèse avait
beaucoup d'achats à effectuer. Delphine nous fait saliver en nous racontant qu'elle a
aperçu la splendide silhouette du Chimborazo dans son intégralité. Des plaques à vent
se forment en cette saison, nous ne tenterons pas l'ascension, mais ça nous le savions
depuis quelques jours.
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