Montagnes Russes
Mardi 29 juillet 3000m
La
difficulté du trek provient des crêtes successives, toutes à
plus de 3000 mètres que nous devons franchir. Celle
d'aujourd'hui culmine à 3600 mètres. De vraies montagnes russes
(que les Russes nomment montagnes américaines) puisque à chaque
fois nous redescendons au niveau des vallées vers 2500 mètres.
Un troupeau de chevaux noirs et bruns, circule en toute liberté.
Où pourrait-il partir d'ailleurs ? La vallée en V, s'achève au
fond, par une paroi qui semble infranchissable.
Les
pauses, toujours rythmées par la distribution des rations de
chocolat et de saucisses, nous permetent l'apprentissage de
quelques mots de nos langues respectives. Ainsi apprenons-nous à
prononcer "bonjour" en kazakh : "Irletan".
Elmira, bien que citoyenne kazake, n'étudie cette langue que
depuis peu. Askar s'épanche sur son enfance en Dzoungarie, à la
frontière chinoise, où les ours, paraît-il pullulent. Je
regrette un peu d'ailleurs, de ne pas apercevoir de faune dans
ces contrées giboyeuses, siège des ibex, argalis, et onces.
Après
une longue remontée du ruisseau de la vallée, nous voici donc
devant cette muraille minérale tout aussi infranchissable que
tout à l'heure. En voyant l'infatigable Sacha s'attaquer de
front à la difficulté, bientôt imité par Askar, le spectre
d'une ascension sportive se confirme. Contrairement au TKZ1, le
TKR1 ne suit aucun sentier et trace son itinéraire au plus
court. Nous devons donc serpenter parallèlement à la pente à
la recherche du meilleur équilibre. La structure gravillonnée
du sol qui se dérobe à chaque impact, nous force le plus
souvent à progresser à l'aide d'une main, voire à quatre
pattes.
Le
faîte d'Archa Tor atteint, une véritable arête, une bataille
de boule de neige nous permet d'embrasser du regard les deux
vallées. Le versant à descendre est encore plus abrupt de ce
côté ci. Nous descendons en dérapage permanent, les bras
écartés, à la manière d'un surfeur. La traversée d'un névé
soulage nos pieds chauffés à blanc par les frottements. Une
ondée manque de nous surprendre pendant la pause sans la
prescience de Jacques qui avait monté le sur-toit de sa tente.
La descente de plus de 1000 mètres fatigue nos articulations,
surtout dans les hautes herbes humides. Dans la forêt Askar et
Elmira cueillent des champignons inconnus pour le soir mais
d'après eux, il n'en existe pas de vénéneux dans ces forêts.
Un
autre problème survient au fond de la vallée. Nous devons
franchir les innombrables bras d'eau qui se rejoignent en aval en
un torrent infranchissable, embryon de la rivière Dzhety Oguz.
Après avoir longuement hésité sur quelle rive cheminer, Askar
se met à traverser les tumultueux ruisseaux tantôt en
déplaçant des troncs d'arbres, tantôt en saut en longueur,
tantôt en se déchaussant puis en ne se déchaussant plus du
tout. Nous l'imitons par pragmatisme pour vérifier
l'étanchéité de nos chaussures GoreTex. Seule Nathalie se
refuse à l'insoutenable, et erre à la recherche du meilleur
gué.
Nous
passons devant une yourte, seule habitation de la vallée où
nous salue un jeune Kirghize trônant fièrement sur son ânon.
La pluie tombe de nouveau. Askar presse le pas pour atteindre un
lieu de campement décent. Ce sera une grève caillouteuse en
bordure d'un pont sur ce satané torrent devenu large de
plusieurs mètres. Nous faisons du feu pour le soir pour sécher
tout ce qui peut l'être, et inaugurons à cet effet une
brochette de chaussettes, dont certaines ne s'en remettront pas.