Le trek à la Russe
Vendredi 25 juillet 1800m
Qu'il
est doux de se réveiller avec un petit déjeuner déjà prêt.
Après avoir pratiqué le trek à l'occidentale en, autonomie
totale, le trek à la Népalaise avec ses tea houses où se
restaurer, voici le trek à la Russe que nous pourrions qualifier
de trois étoiles. Respectueux des coutumes locales, nous prenons
bien soin de ne pas interférer dans le processus culinaire
d'Elmira. La trilogie thé-chocolat-saucisse formera notre repas
de base.
Notre
marche, dite des lacs Kolsay, nomenclaturée TKZ1 par Asiatour,
relie les trois lacs du même nom pour franchir la frontière
avec le Kirghiztan par un col, et plonger vers le spectaculaire
lac Issik-Kûl. Partant du premier lac, la journée devrait se
terminer au pied du second. Nous grimpons, un peu moins chargés
que la veille le long d'un chemin pentu serpentant dans une
forêt de conifères. Askar hésite à un embranchement, nous
laisse seul un quart d'heure, puis nous rejoint en courant ;
c'est tout droit. Le dynamisme de ce secouriste de métier n'a
d'égal que sa bonne humeur et sa soif de nous satisfaire. Friand
de la langue française, il nous demande souvent des traductions
de mots qu'il n'oublie ensuite jamais.
Lors
d'une pause, nous croisons un groupe de randonneurs. Il s'agit
d'une famille entière, chien et guitare compris, qui s'offre une
balade dans les montagnes. Du fait des longues années
d'isolement, une culture de la randonnée, loisir non subversif,
s'est développée. Plus loin, lors d'un orage, nous conversons
avec des Allemands en provenance des hauts cols du Pakistan,
accompagnés de mules qui portent tout leur barda. Nous croisons
également quatre cavaliers Kazakhs d'un autre temps avec leur
long manteau et leur coiffe de feutre, puis apercevons finalement
les eaux du Srednij, le deuxième lac Kolsay, en début d'après
midi. Voici déjà le bivouac dans une petite prairie longeant le
lac. Une modeste ferme nichée en bordure de forêt complète ce
tableau bucolique. Un groupe de touristes campe au bord du lac,
brisant notre besoin de solitude. Nous bivouaquons près de la
ferme où nous avons la surprise de retrouver notre
"tortionnaire" de la veille, sur un superbe coursier.
Les chevaux de la ferme paissent en paix, leurs pattes de devant
entravées, afin qu'ils n'aillent pas trop loin. L'eau du lac
glaciaire est ... glaciale. Une touriste allemande n'y risque que
ses pieds. Jacques en dépit de toute logique, et avec une
stoïque fierté, parvient à s'immerger totalement aussitôt
imité par Askar qui la trouverait même un peu chaude. Alain et
moi préférons entamer une partie de volley avec "le
tortionnaire" et une fermière.
Passé
le repas, nous nous réchauffons autour d'un feu avec Sergei, et
son frère qui vivent dans la ferme, deux allemands accompagnés
par deux guides d'Asiatour, Andrei et Nathalie. Sergei compose
des chansons et nous les interprète avec un réel talent. Elmira
nous traduit les textes. Une chanson sur la guerre d'Afghanistan,
où il fut soldat, assombrit l'atmosphère. La guitare vole de
mains en main entre deux rasades de vodka au lard. Un allemand se
hasarde à une antique mélodie teutonne d'une surprenante
légèreté. Puis vient le tour d'Askar, véritable
"showman", qui semble vivre les chansons qu'il
interprète en Kazakh et en Russe. Sur "Leningradom"
(Rasstavanie) que nous affectionnons particulièrement, son
visage s'illumine comme une icône et irradie l'assemblée du
simple bonheur d'être ensemble. Et quand personne ne comprend
les paroles kazakes, tout le monde reprend les refrains à sa
façon, par des "la la la" de circonstance. Bientôt
Elmira et Nathalie (la Russe) enchaînent par un chant ukrainien
très enjoué avec des tonalités très aiguës. S'en est au tour
de Jacques d'entamer notre désormais rodé tour de chant avec
"Mistral gagnant", "Les copains d'abord"
"Mon mec à moi" de la célèbrissime Patricia Kaas.
Néanmoins les visages se font graves à notre interprétation
dramatique de "Comme toi". Notre rappel habituel,
"Les champs Elysées" se poursuit par "Hasta
siempre", "Por que te vas" et un inévitable"
"Beattles". Jacques pousse le luxe de continuer par une
"Nuit moscovite" en Russe, reprise en cur par
l'assemblée conquise, puis par des chants polonais ce qui fera
dire à un Askar admiratif qu'il a chanté en cinq langues durant
la soirée. Les bouteilles étant vidées, nous n'avons plus
qu'à rejoindre nos tentes sous une voûte étoilée d'une
pureté originelle.