L'auberge rouge
Dimanche 27 juillet 2700m
Cette
journée marque la fin de notre trek. Ce soir nous coucherons au
bord du lac Issyk-Kûl. Cette pensée nous sert de motivation
pour la longue déclivité qui nous attend. Pour la première
fois, un soleil radieux nous accompagne. Nous suivons le cours
d'un ruisseau qui diminue à vue d'il au milieu des
alpages. La régularité de la pente et la largeur du défilé ne
nous permet pas de mesurer notre progression. Nous n'avons pas
l'air d'avancer malgré les longues heures de marche. Pour la
première fois, nous distinguons le sommet blanchi par la neige,
des parois qui nous entourent. Nous nous accordons une pause, le
temps de ramasser les nombreux champignons des près qui
tapissent l'herbe, en vue d'un repas du soir qui s'annonce
plantureux. Nous apercevons le haut du col de Sarybulak que nous
atteignons après une dernière rampe caillouteuse. Nous voilà
enfin, culminant à 3200 mètres sur la frontière naturelle
entre le Kazakhstan et le Kirghiztan.
Le
spectacle nous coupe le souffle. J'avais beau être préparé à
contempler un immense lac en contrebas, le lac Issyk Kul est
bien autre chose. S'étalant quelques 1500 mètres plus bas nous
ne pouvons en saisir tous les contours. Il s'agit d'une
véritable mer intérieure dont nous ne voyons qu'une
extrémité. Au loin de l'autre côté luisent au soleil les
monts enneigés de l'Alataou Kirghize, siège de nombreux cinq
mille et six mille mètres. Ce panorama me rappelle le lac
Titicaca, autre lac d'altitude entouré de géants dont
Issyk-Kûl serait le dauphin. De l'est, deux gros bras d'eau se
jettent dans le lac. Bien que situé à 1600 m d'altitude ce lac
ne gèle jamais. Nous voici donc, les pieds dans la neige, sous
un soleil de plomb à contempler des eaux où nous nous
baignerons ce soir.
La
pente, beaucoup plus abrupte de ce côté ci, favorise une
descente rapide. Nous improvisons un rapide pique-nique pour
descendre de plus belle. Des tapis de fleurs recouvrent le
versant sud. Nous pressons le pas, car nous avons rendez-vous
avec un véhicule qui doit nous convoyer jusqu'à la ville de
Karakol dans la plaine. Alors que nous touchons au but, Jacques
se tord la cheville lors du passage d'un gué. Heureusement nous
ne sommes plus loin. Des troupeaux de moutons apparaissent. Aux
jumelles, je distingue un véhicule tout terrain au milieu d'un
pré.
Un
chauffeur Kalmouk, coiffé d'un typique couvre chef kirghize en
feutre, à l'allure de chapeau tyrolien, le kolpak, nous conduit
vers le bas. Je le baptise aussitôt le "fangio des
montagnes" à son style tout à fait personnel à trouver la
meilleure trajectoire pour assouvir sa science du pilotage. Il
oscille entre les moutons, les clôtures et les ruisseaux à la
recherche de la piste qui l'a mené jusqu'ici. Un deuxième
gaillard, chauve, à l'épaisse moustache de jais, Igor,
l'accompagne. Il s'agit à l'évidence d'un personnage
d'importance, un peu inquiétant, qui n'ouvre la bouche que pour
donner un ordre bref au chauffeur. Dans la plaine, une longue
route rectiligne longe la côte nord du lac. Cela n'empêche pas
notre fangio, lors d'une bifurcation, de prendre un virage
"à la Alesi" en "faisant gravier". Il s'en
excuse aussitôt prétextant qu'il avait oublié qu'il fallait
tourner ici.
Nous
nous trouvons devant le sanatorium, sorte de station balnéaire
à mi-chemin entre un club de vacance et une caserne. Première
surprise, on ne peut pas entrer. Comme c'est dimanche, le gérant
n'est pas là. Commencent alors les palabres. Igor, visiblement
contrarié, part directement chez le directeur pour régler
l'affaire. Nous en profitons pour visiter le camp. Il se compose
de pavillons à l'allure de baraquements de conscrits. Des
haut-parleurs antiques beuglent des variétés locales. La plage
semble agréable, l'eau chaude. Des enfants jouent sur un pédalo
géant. Nous sachant Français, des Kirghizes nous interpellent
et font du signe de la main le chiffre trois, chiffre mythique du
football français en disant "Zidane, Zidane". Eh oui,
l'impact de la coupe du monde reste immense, même ici ! Une
heure plus tard, Igor revient. Nous ne pouvons pas dormir ici,
d'après le règlement, car c'est dimanche. Ennuyé, il nous
invite à dormir chez lui.
Auparavant
il nous dépose le long d'une plage afin de nous baigner dans les
eaux purificatrices. La tiédeur des eaux (18 ) nous permet de
profiter d'un agréable moment au milieu des moutons que fait
boire un berger à cheval. Ce site n'en finit pas nous étonner,
et nous pouvons voir, amarré dans un port un petit chalutier. Il
faut savoir que ce lac, aux confins de l'Union Soviétique
servait de base de test des torpilles de l'Armée Rouge. Il
commence à se faire tard lorsque nous reprenons la route. Après
un arrêt au bazar pour prendre pastèques et vodka, nous
arrivons chez enfin chez Igor.
Igor nous fait signe de l'attendre, le temps d'attacher son
chien, une énorme bête agressive d'une race indéterminée.
Pour éviter de passer devant ses deux chiens pourtant en laisse,
il nous invite à grimper par la fenêtre, ce que nous faisons
volontiers, ses cerbères nous intimidant vraiment. Parlant peu,
Igor nous semble énigmatique et un peu inquiétant. Pendant que
sa femme et Elmira concoctent le repas avec nos champignons,
Jacques surprend le fils aîné, en train de ranger
précipitamment des armes qui gisaient sur un lit, suite aux
ordres de son père. Nous commençons à nous demander où diable
avons nous atterri, d'autant plus que lors du repas celui ci nous
assomme de rasades que nous devons impérativement honorer au nom
des nouvelles amitiés kirghizes, kalmoukes (comme Djorkaeff nous
précise t-on) et russes (car Igor est Russe) avec une vodka de
son cru qui vieillit dans une bouteille remplie de racines
suspectes. Les langues se délient et Igor nous raconte des
blagues sur les Tchoukchas qui jouent le rôle des Belges dans
les histoires françaises. Nous rions par politesse, au nom de
l'amitié Russe, et aussi sous l'emprise de son mystérieux
élixir. Un jeune Russe, Sacha, nous rejoint, arborant une
ceinture militaire digne d'un champion du monde de boxe, doublée
curieusement de bretelles. Il nous accompagnera comme porteur
pour la randonnée de demain. Comme il a apporté sa guitare nous
finissons la soirée par nos désormais classiques chants.
Nous
nous installons dans le salon où nous allons dormir à six.
Auparavant, Jacques jette un coup d'il sous le lit pour
examiner les armes dissimulées par le garçon. Il éclate de
rire en mettant à jour les jouets du fils d'Igor ! Nous pouvons
désormais dormir sur nos deux oreilles, rassurés de ne pas
passer la nuit dans l'auberge Rouge !