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Asie centrale : Kazakhstan - Kirghizistan - Ouzbékistan (Episode V)
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La boisson des dieux

Jeudi 30 juillet 2400m


Nous ne savons pas très bien s'il s'agit bien du dernier jour de randonnée. Apparemment notre point de rendez-vous n'est plus très loin puisque Askar nous propose de laisser notre équipement ici pour l'excursion du jour : une visite à un lac d'altitude à 3500 mètres. Mille mètres de montée, puis mille de descente, cela nous semble maintenant de la routine surtout sans fardeau sur les épaules. Auparavant, notre hôte nous propose du komos préparé spécialement pour nous la veille, sur la demande d'Askar. Nous nous réjouissons de partager la boisson emblématique des peuples de la steppe : le lait de jument fermenté. L'attaque fait penser à de la bière, mais une douceur lactée inonde le palais nous faisant presque oublier qu'il s'agit d'un alcool. Après quelques tasses, le courage revient à nous tous. Toutes les pentes du Tien Shan peuvent maintenant se présenterdevant nous.

La grimpée se fait rapidement à travers une forêt de sapins. A mi parcours, une isbushka abandonnée sert de refuge aux randonneurs. Nos prédécesseurs, ont avec une belle habileté, sculpté de nombreux troncs et branches en animaux et visages humains. Après une courte pause, le chemin se poursuit au milieu des rochers. L'orage, d'une précision de coucou suisse, tonne théâtralement de ses trois coups pour annoncer la pluie. Askar, qui en a vu d'autres, nous invite par de grands gestes à le suivre sans se soucier des éléments. La grêle qui nous fouette le visage, nous fait regretter cette discutable initiative. Sacha, loin devant, trace la route à la poursuite d'un record connu de lui seul. Le petit lac turquoise d'Alakol aurait assurément fière allure sous un ciel plus clément, mais nous ne jetons qu'un bref regard avant de redescendre le plus vite possible au petit refuge. Trempés et transits de froid, nous atteignons le havre de troncs coupés pour y commencer une séance de séchage puisque l'astre solaire consent, mais un peu tard, à faire briller les fougères humides.

A l'arrivée, la famille Kirghize, nous invite à nous sécher dans sa yourte. L'intérieur, chauffé par l'âtre, nous réconforte par sa délicieuse tiédeur. Nous nous déchaussons, enjambons un nouveau-né, pour nous asseoir en tailleur sur d'épais tapis de laine. La fermière nous sert un thé dont l'eau bouillante est tirée d'un samovar qu'alimente en bois un vieil homme. L'arôme subtil qu'exhale la boisson suscite un climat propice à la confidence. Ainsi apprenons-nous que l'aînée de la famille étudie le français à l'université de Bichkek. Alain en profite pour lui présenter Paris en cartes postales qu'il emmène toujours en voyage. Nos hôtes élèvent les chevaux dans les hautes vallées, en été avant d'hiverner dans des kolkhozes de la plaine. Nous ne pouvons résister à déguster de nouveau du komos qui nous semble encore meilleur que ce matin. De doux rires s'échappent de la moiteur de la yourte sans parvenir à réveiller le bébé.

Une tête émerge de la tenture de la yourte. Il s'agit d'Igor chargé de nous convoyer jusqu'à Karakol. Il s'est garé à une heure de marche d'ici avec sa famille et un ami Sibérien de Omsk, Sergei. Igor propose de nous héberger pour la nuit. Nous acceptons et quittons à regrets nos hospitaliers hôtes asiatiques. Igor mène le groupe, une grosse poche de champignons à la main. Lors du passage d'un gué humide, il se révèle bon père et bon mari, en portant progéniture et femme sur son dos. Nous nous entassons dans le tout terrain d'Igor et la voiture de Sergei. Dans un raidillon, notre chauffeur Kalmouk, encore à l'attaque, brise l'embrayage en déclarant avec fatalisme, "toujours casser à cet endroit". Par un savant rafistolage, nous arrivons tant bien, que mal à Karakol la nuit tombante.

Nous passons au bazar pour acheter pastèques et vodka. Nous observons Askar choisir le bon fruit parmi la pyramide de cucurbitacées elliptiques. D'un sec cliquetis de doigt, il sonde la sonorité comme le musicien vérifie la tension de son tambourin. Puis il la secoue, l'oreille collée à la paroi, pour lui arracher le secret de sa maturité. Finalement, à l'aide d'un couteau, il extrait un triangle de juteuse chair rouge, qu'il nous invite à goûter. S'en suit une négociation rapide car les prix baissent en fin de journée. Nous voilà donc de nouveau chez Igor à dîner d'œufs sur le plat et de champignons entre de nombreux toasts, en l'honneur de nos derniers exploits. Sergei nous fait rêver en évoquant son voyage au Kamtchatka.

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