A travers le Kirghizistan
Vendredi 31 juillet 1600m
Le
réveil se fait en douceur grâce aux deux chatons de la maison
qui déambulent entre les sacs de couchages. La journée débute
par une bonne douche réparatrice. Igor nous accompagne pour
notre départ. Nous sortons de nouveau par la fenêtre pour
éviter de raser les deux molosses qui ont vite fait de nous
flairer en montrant leurs crocs. Dehors, nous pouvons admirer une
autre facette de notre "fangio des montagnes" dans un
tout autre registre puisqu'il s'ingénie à combler le trou
béant de l'embrayage. Nous prenons un bus avec Igor, puis une
navette jusqu'à l'arrêt de bus pour Bichkek, la capitale
kirghize. Les rues de Karakol (anciennement Prjevalski) sont
larges et bordées d'arbres. Nous attendons en admirant
l'extravagante toiture d'une église Orthodoxe. Après une brève
attente, nous nous engouffrons dans le bus en saluant Igor. Nous
apprendrons plus tard par Rinat que ceux que nous croyons être
ses enfants sont en fait, ceux de sa compagne actuelle, et que
son ex-femme s'adonne au trafic de drogue. Nous expliquons mieux
la présence des cerbères chez lui.
La
route longe par le nord la totalité du lac Issyk-Kûl, nous en
faisant apprécier sa taille gigantesque. Des milliers de sources
s'y jettent, mais aucun cours d'eau n'en sort, contribuant à
donner à ses eaux une pureté exceptionnelle. De nombreuses
plages parsèment les rives de ce lieu de villégiature prisé.
De temps à autres nous doublons des attelages tractés par des
chevaux. Ca et là les croissants des cimetières musulmans
brisent la monotonie horizontale des alentours du lacs. Au loin,
au nord et au sud les cimes enneigées semblent se refléter sur
le miroir aqueux. Une impression de déjà-vu m'envahit en
songeant aux eaux sacrées du lac Titicaca ; deux mers
intérieures d'un bleu profond où la chaîne des Alataou serait
Cordillère Blanche, l'étoile du Nord, la croix du Sud, et le
kolpak un chapeau melon.
A
midi, le chauffeur consent enfin à s'arrêter à un relais
routier composé de yourtes. Le temps de déjeuner d'une soupe de
pâtes, et le véhicule se met à démarrer brutalement après un
tut-tut ne souffrant d'aucun retard. La télévision du bus nous
gratifie d'un film de karaté américain doublé en russe et à
la Russe c'est à dire un récit monocorde aussi enthousiaste
qu'un discours doctrinal du Parti, se superposant aux dialogues
yankee dans un cocktail indigeste. Cela a le mérite de nous
tirer quelques sourires, tristes que nous sommes d'abandonner nos
deux compagnons. Enfin, après sept heures de route se profile
Bichkek, une ville qui ne semble intéressante que par présence
de la plus grande statue de Lénine non encore déboulonnée.
Au
terminal, Askar et Jacques s'en vont téléphoner à Asiatour
pour savoir si nous avons comme prévu initialement, un vol pour
Tachkent. Nos deux compères réapparaissent au bout d'une
attente anormalement longue pour un simple coup de fil et des
boissons fraîches. Askar a l'air inquiet, Jacques fanfaronne
pour avoir victorieusement survécu à un contrôle d'identité
de la suspicieuse police kirghize. Il faut dire que nous
voyageons sans visa kirghize puisque nous avouons transiter moins
de 72 heures sur le territoire; argument fallacieux mais rendu
plausible par le certificat de complaisance d'Asiatour et la
mauvaise foi de Askar. Nous sourions de ce dénouement heureux
mais en redoutant maintenant la vue des impressionnantes
casquettes des soupçonneux fonctionnaires.
Jacques
nous apprend qu'il n'existe pas de vol pour la capitale ouzbèke.
Nous nous résignons donc à prendre un nouveau bus. Askar nous
trouve un véhicule qui part dans une heure. Il est dix sept
heures et nous faisons de tristes adieux à Askar et Elmira en
jurant de se revoir à Almaty dans une semaine. L'arrivée à
Tachkent est prévue pour demain matin. A partir de là nous nous
retrouverons seuls, aussi Rinat a insisté pour nous donner les
coordonnées d'un de ses contacts en Ouzbékistan. Dès dix neuf
heures nous rejoignons la route d'Almaty et passons de nouveau au
Kazakhstan. Nous filons maintenant plein ouest. La lassitude du
trajet ajoutée à la mélancolie d'abandonner nos compagnons
nous plongent dans une torpeur qui se mue en sommeil peuplé de
dômes d'azur.