En route vers l'Ouzbékistan
Samedi 01 août 400m
Tachkent,
cinq heures du matin. Nous nous réveillons dans la quatrième
ville de l'ex URSS (derrière Moscou, Léningrad et Kiev). Le
regard embué par le sommeil, les muscles ankylosés par le
confort spartiate du bus, nous descendons dans le terminal désert.
Simultanément, sortent d'un véhicule flambant neuf, deux
personnes, comme pour un rendez-vous d'espions. Le couple, un
homme et une femme, se dirige vers nous. La femme prend la parole
dans un anglais approximatif puis enchaîne en un allemand
incompréhensible. Nous réalisons avoir à faire au mystérieux
contact de Rinat en Ouzbékistan. Que diable nous veut cette dame
qui a dû nous attendre toute la nuit d'autant plus que nous
aurions dû arriver par avion ? De l'argent bien sûr ! Petite,
bien nourrie, long cheveux colorés, tenue occidentale, lunettes
de soleil, Anya exhibe tous les attributs de l'ancienne
apparatchik. De sa voix rauque russe, puisque Jacques la comprend
mieux ainsi, la babouchka nous propose un programme touristique
pour un prix délirant. Il y a là une liste d'hôtels aux tarifs
exorbitants, "Ce sont les seuls valables", plus un
forfait pour la voiture et le chauffeur qu'elle nous présente.
"You know " insiste t-elle avec une phrase qu'elle a du
apprendre par cur "Ouzbékistan is very different, you
can not travel alone". Elle nous menace à demi mots en évoquant
les pires ennuis avec la police et les transports. Abasourdis par
tant d'audace nous lui cédons néanmoins les trente dollars
qu'il lui a fallu pour commander nos visas. Nous nous promettons
de tirer cette affaire au clair à notre retour. Devant notre
refus de continuer une collaboration qui n'avait pas d'ailleurs
commencé, nous lui concédons de la tenir au courant de notre périple,
et de la contacter dès notre retour à Tachkent. Nous lui
changeons au noir, mais à un taux d'usurier (comme nous le vérifierons
par la suite), bien que moins cher que le cours officiel, vingt
cinq dollars en soums. Le départ d'un bus pour Samarcande nous
permet de nous soustraire des griffes de la souteneuse qui
rejoint son véhicule l'air visiblement contrarié.
Il
est six heures, et il fait déjà chaud. L'Ouzbékistan nous
apparaît tel que pressenti : un Etat policier et centralisé qui
peine à se défaire du lourd héritage soviétique. Notre entrée
dans le bus déclenche la curiosité des passagers; "Tu as
vu ?" dit une femme à son enfant, "Ce sont des
touristes...". Tachkent à l'air relativement moderne avec
de grands espaces verts, d'imposants bâtiments administratifs,
et de nombreux monuments commémoratifs. Des enseignes surmontées
d'un "M" nous rappellent que la capitale est également
équipée d'un métro. Nous voilà donc sur une des portions la
plus prestigieuse de la Route de la Soie. Jacques noue une longue
conversation avec un Ouzbek qui lui laisse son adresse à
Boukhara. Le soleil qui règne sans partage dans un ciel d'un
bleu royal dévoile une campagne étonnamment verte. Point de
steppe, mais des champs fertiles alimentés par de multiples
canaux. Certains sont creusés, d'autres surélevés dans un
conduit de béton qui laisse échapper des fuites énormes sur
des kilomètres. Ainsi s'en vont les eaux de l'Hindou-Kouch et de
la Ferghana, au lieu d'alimenter la mer d'Aral privée de ses
affluents. Des arbres fruitiers s'égrènent le long de la route,
évoquant une plaine languedocienne. De temps à autre,
d'impressionnants tas de pastèques et de melons attendent la
venue d'acheteurs potentiels. Telle est la vallée de la
Zarafchan, coulant tout droit du Pamir et voie royale vers
Samarcande et la Transoxiane.
Des
panneaux de signalisation en forme de minaret nous tirent de
notre rêverie. A midi, la chaleur devient maximale, et nous
arrivons à la mythique Samarcande, cité doublement millénaire.
Nous dépassons une colline, siège de l'antique Marakanda,
devenue Aphrasiab, visitée en son temps par Alexandre le Grand,
rasée par Gengis Khan et magnifiée par le Grand Tamerlan.
Une
navette nous conduit vers le centre ville. Des faubourgs, qui
semblent vastes, l'on distingue d'imposantes constructions qui émergent
des habitations de briques. Une vue furtive du Régistan nous
coupe le souffle. Nous nous arrêtons tout près à la recherche
de l'hôtel Furkhat, un des rares gîtes signalé dans le
"lonely planet". Il se situe dans une vieille rue très
calme et tout près du centre historique. Un aimable Tadjik, nous
accueille dans une sorte de caravansérail moderne, avec une cour
ombragée et une fontaine. Nous négocions une chambre de quatre
pour cinquante cinq dollars. La chambre, recouverte d'épais
tapis donne sur la cour. Il nous est précisé, comme souvent en
Orient de nous déchausser avant d'y pénétrer. Avant de nous
aventurer en ville, on nous invite à nous restaurer de thé,
fruits secs, raisins, amandes et pistaches, et de galettes de
pain. Nous nous rafraîchissons tant bien que mal, mais décidons
de nous vêtir correctement afin de ne pas choquer la population
musulmane. Nathalie opte diplomatiquement pour une jupe longue.
Nous
sortons de notre gîte idéalement situé, puis nous dirigeons
tout droit, comme aimanté vers la place du Régistan, pôle
culturel de la ville. Nous traversons une large route à côté
d'un musée, contournons une sculpture de caravane avec ses
chameaux en file indienne. Les murs carrelés de la médressa
Chir-Dor nous font face, étincelants de fierté. Deux jeunes étudiantes
en robe traditionnelle ouzbèke nous demandent de les prendre en
photo en souvenir de leur jour d'examen. Nous nous exécutons en
notant leur adresse.
En
faisant le tour nous découvrons deux minarets un peu tordus qui
encadrent une entrée monumentale en ogive de quarante mètres de
haut. Deux dômes cannelés en céramiques complètent la symétrie
de l'édifice. Les carreaux bleu turquoise et bleu de Prusse
dessinent des motifs géométriques au milieu des briques brunes.
Plus surprenants sont les motifs du portail (iwan) qui représentent
deux tigres poursuivant des biches sous les yeux d'un soleil à
visage humain, vestiges d'une époque de tolérance, car les représentations
figuratives et spécialement humaines sont interdites par le
Coran. En tournant la tête, deux autres médressas identiques,
celles D'Ulug Beg et Tillia-Kari ferment la place et forment un
ensemble en U unique appelé place du Régistan. Le regard qui ne
sait comment embrasser tout ce panorama, est beaucoup plus frappé
par l'harmonie du site que par les proportions cyclopéennes du
monument. Le bleu domine l'ensemble architectural et fait dire à
un proverbe que le ciel, jaloux, a copié la couleur des dômes
de Samarcande.
Les
cours intérieures nous étonnent avec leurs balcons, ogives et
jardins, leurs piliers calligraphiés d'inscriptions coraniques.
Tout respire la grandeur passée de l'empire timouride. L'intérieur
de la médressa de Tillia-Kari, d'une richesse exceptionnelle,
nous stupéfie avec ses plafonds recouverts d'or et de marbre.
Quelques boutiques de soierie, d'instruments de musiques et de
superbes tapis hors de prix occupent les cellules jadis dévolues
aux étudiants en théologie. Le mercure grimpe encore.
Notre
visite se poursuit par la mosquée Bibi-Khanym du nom de l'épouse
chinoise de Tamerlan. Faisant construire la mosquée en secret
pour le retour de son mari à la guerre, elle dut accepter le
baiser que l'architecte en chef réclamait pour achever la
construction. Ayant eu vent de l'affaire, le souverain fit précipiter
les deux amants du haut du minaret. Cette mosquée porte encore
les stigmates du temps passé et du tremblement de terre du début
du siècle. Un garçon nous propose de monter dans un minaret
pour quelques soums. Nous le suivons accompagnés d'un couple de
"New Russians" filmé au caméscope par un garçon à
leur solde...
Nous
visitons la ville sous un soleil de plomb et profitons de la
moindre pause pour boire du coca-cola dont le prix varie à
chaque échoppe, ou pour manger des glaces. Le soir nous dînons
dans la rue de brochettes de viandes (kebab), de thé et de pain.