Boukhara la Sainte
Lundi 03 août 700m
Nous
partons dès neuf heures vers la ville de Boukhara, prochaine
étape de notre périple. En quittant l'hôtel le gérant nous
donne un papier attestant notre visite dans son établissement.
Il paraît que la police, très friande de ce genre de document,
peut ainsi reconstituer le parcours de n'importe quelle personne
dans la jeune République. Nous devons supporter sept nouvelles
heures de bus dans la fournaise centrasiatique. Pourtant nous
effectuons là ce que les caravanes faisaient en plusieurs
semaines exposées au soleil brûlant de la journée, au froid
glacial de la nuit, au manque d'eau, aux maladies et aux pillards
nomades. Boukhara, qui avait pris le relais de Samarcande au
cours des trois derniers siècles est longtemps restée comme une
ville mystérieuse pour les occidentaux, même aujourd'hui
puisqu'on lui préfère la capitale timouride, moins éloignée
de Tachkent.
Les
personnes du bus, toujours aussi courtoises, dissertent avec
Jacques et Nathalie dont le russe s'améliore de jour en jour.
Une personne nous demande des nouvelles de Jean Claude Van
Damne, une autre du président Mitterrand (nous le mettons au
courant), une autre du 3-0 du douze juillet. Finalement un jeune
policier en uniforme s'impose comme interlocuteur unique de nos
amis russophones au grand dam des autres passagers. Il s'enquiert
très courtoisement de beaucoup de choses, ce que nous
commençons à prendre pour une déformation professionnelle.
Des
portions de steppe font leur apparition alors que les canaux se
raréfient. A un nud routier nous frôlons une centrale
électrique complètement rouillée. Une forêt de fils
électriques strie le ciel d'inquiétantes griffes rouges. Vers
quinze heures, la campagne verdit de nouveaux. Nous avons l'air
de pénétrer en un territoire inconnu. Contrairement à
Samarcande, l'horizon est plat. Boukhara l'interdite s'offre à
nos yeux profanes. Le jeune fonctionnaire, se fait plus en plus
collant et tient à nous offrir à boire. Devant notre refus
poli, il nous indique le bus à prendre, nous exonère du prix
auprès du chauffeur d'un geste désinvolte, puis nous abandonne
en nous saluant. Nous en venons à regretter notre méfiance
envers le jeune homme et commençons à vérifier la gentillesse
de tous les ouzbeks que nous avons croisés. La périphérie de
la ville n'a rien de bien typique, et le chauffeur nous abandonne
à un rond-point entouré d'immenses panneaux saluant les 2700
ans de la cité. Après l'achat d'une glace, nous nous dirigeons
vers l'hôtel Sacha-Lena bien aiguillé par des habitants
décidément charmants. Les quelques minutes de marche sous la
canicule nous vident de nos dernières gouttes de sueur.
A
l'hôtel, un sbire qui prétend que le patron n'est pas là, nous
toise, et présente la seule chambre de libre pour un tarif digne
d'un touriste américain. L'air est climatisé, mais nous pensons
trouver un meilleur gîte plus proche de la ville historique.
Nous repoussons dédaigneusement l'offre et hélons un taxi pour
soulager nos pieds en surchauffe. Nous lui indiquons notre
deuxième adresse, l'hôtel Zeravchan. En s'arrêtant devant,
nous pensons à un quiproquo en voyant une structure monolithique
en forme de cité universitaire délabrée. L'accueil sinistre,
le prix à peine correct, la microfaune abondante et l'hygiène
inexistante, nous font fuir cette geôle pour nous diriger vers
le centre ville. Nous longeons l'université lorsqu'un jeune
homme blond et souriant m'aborde en un anglais correct. Farhad
est étudiant, et travaille l'été à l'hôtel Varaksha qu'il
considère objectivement comme le plus mauvais de la ville avec
le Zeravchan. Très gentiment, il se propose de nous aider à
nous loger en nous faisant profiter de la ville. Par un petit
chemin, nous quittons les larges allées pour pénétrer dans le
cur de la cité.
Dans
un changement de décor total, l'orient mystérieux s'offre à
nous par des venelles sombres et tortueuses. Les murs sans
fenêtres dessinent un labyrinthe oppressant au tracé inconnu.
Farhad déambule aisément dans le dédale de ruelles et
s'arrête devant une porte cossue indiquant la deuxième antenne
des hôteliers Sacha & Lena. Le temps de frapper, et nous
nous trouvons face à face, nez à nez avec le sbire qui nous
avait snobé tout à l'heure. Il nous offre son, plus beau
sourire à dix-huit carats qui nous invite à aller voir
ailleurs. Nous quittons l'endroit avec moins de dignité qu'à
l'arrivée et nous nous dirigeons vers la dernière adresse de
notre guide en nous promettant bien de n'offrir que notre mépris
à ce Sacha qui tel le roi des milles et une nuits s'amuse à
usurper l'identité des plus humbles pour sonder ses
interlocuteurs.
Nous
logeons finalement chez Mubinjon Tajiev House, une sympathique
demeure avec une jolie cour où donnent des chambres décorées
de tapis centenaires. Nous faisons affaire mais dormirons pour ce
soir dans une dépendance de la rue voisine. Nous cheminons sur
un sol vaguement pavé, longeons une synagogue exotique dans la
cinquième ville de l'Islam (derrière La Mecque, Médine,
Jérusalem et Hébron) et débouchons sur la place Liabi-Kahouz.
Deux
médressas (écoles coraniques) et une khanaka (couvent de
derviches) ferment une place au charme délicieux. Point de
gigantisme comme à Samarcande, mais une place ombragée
entourant un bassin pas très propre où s'ébrouent les enfants.
Des maisons de thé aux étranges sièges à l'allure de lit
semblent suspendre le temps au rythme des parties d'échec des
vieillards barbus. Coiffés du typique topi, ils se rassemblent
en soirée autour de la place pour converser. Les constructions
comportent des iwan enjolivés de mosaïques aux motifs
fascinants comme ces deux oiseaux de feu (les sémourgues) se
faisant face. Une statue d'un malicieux vieil homme sur un âne,
Khodsha Nazretdin, protecteur des pauvres, complète le panorama.
Le
charme de la vieille ville provient de l'absence de voitures et
du silence qui s'en dégage. Nous emboîtons le pas de Farhad
vers la médressa Chahan Minor, une astucieuse construction aux
quatre mini dômes, puis vers l'ensemble Poï Kalian composé de
deux médressas se faisant face. Entre les deux monuments,
s'élève, tel un phare guidant le pèlerin vers la foi, le
minaret Kalam aux courbes parfaites. Haut de quarante six
mètres, avec des fondations de dix mètres, cette tour de brique
résista à toutes les épreuves. On dit même que le grand
Gengis Khan s'exclama que le minaret était plus grand que lui.
La médressa abrite la plus grande mosquée de la ville où douze
mille hommes pouvaient prier le vendredi. Aujourd'hui l'immense
cour n'est ombragée que par les formes rabougries d'un vieil
arbre. Le luisant soleil de plomb, projette les reflets
métalliques du croissant d'or sommital sur le dôme d'azur. Nous
nous séparons de Farhad en partageant une boisson doublement
sacrilège, puisque capitaliste et infidèle, puis dînons
paresseusement sur la place Liabi-Kahouz. Nous changeons au noir
quelques dollars à Mubinjon avant de nous assoupir.