La ville interdite
Mardi 04 août 300m
Ces
quelques heures de sommeil, nous ont, telle une machine à
remonter le temps, fait reculer d'une centaine d'années, à
l'époque du redouté Emir de Boukhara exécutant tout infidèle
qui pénétrait sous déguisement dans la cité. Nous ne
résistons pas de revenir au complexe Kalian dont le turquoise
des dômes évolue avec la course implacable du soleil.
L'escalade des cent cinq marches du minaret permet de jauger la
vieille cité d'un regard circulaire. Je ne peux m'empêcher de
frissonner en pensant aux condamnés qui étaient précipités du
sommet.
D'en
haut, nous distinguons nettement les coupoles des marchés
couverts qui recouvrent les principaux carrefours. Chacun
abritait à l'époque, un marché spécialisé, dont le
tristement célèbre marché aux esclaves qui révoltait tant la
Sainte Russie. Au nord-ouest, l'imposante citadelle de l'Ark,
symbolise le cur du vieil Etat. De l'autre côté, à
l'est, se profile les sombres arêtes de l'hôtel Zeravchan,
souvenir d'une transaction qui finit en queue de poisson. Vu du
sol, les murs obliques de la forteresse portent les stigmates de
la prise de la ville par les bolcheviques en 1920. La chaleur
devient torride.
Nous
poursuivons toujours à pied, tant la concentration des monuments
est impressionnante, par les plafonds décorés de Bolo Kahouz,
puis par la médressa d'Abdoulaziz-Khan. Dans la cour des jeunes
jouent au ballon au milieu des joyaux architecturaux. Les gens ne
semblent pas trop affairés et vaquent à leurs occupations
flegmatiquement. Les femmes boukhares portent des tenues seyantes
mais peu variées. Deux motifs dominent le marché : la longue
robe traditionnelle avec des lignes brisées verticales
mullticolores, et le modèle plus occidental et plus court de
couleur rouge à poids blancs.
En
entrant dans la bâtisse, nous traînons nonchalamment dans une
boutique de souvenirs plutôt huppée. Après une brève
conversation de politesse, le boutiquier semble divinement
intéressé quand Nathalie lui décline sa nationalité. Notre
homme nous déclare son admiration sans borne pour Zinédine
Zidane, le stratège de l'équipe championne du monde. Il nous
confie même faire travailler sa femme et sa fille à la
confection d'un superbe manteau traditionnel brodé de motifs
ouzbeks. Ses yeux brillent de mille feux quand nous lui disons
d'être en mesure de lui communiquer son adresse (en fait
l'adresse du centre d'entraînement de l'équipe de France) et de
lui traduire une lettre. Le voilà derechef, la plume à la main,
les yeux au ciel comme pour trouver l'inspiration murmurant
"Zinédine
" Studieux comme un écolier, il
rédige sa copie qu'il confie à Jacques et Nathalie pour une
traduction sans faille. Il faut néanmoins qu'ils lui relisent la
lettre plusieurs fois en rajoutant à chaque passages, quelques
adjectifs flatteurs à la dithyrambique panégyrique de notre
supporteur : "
Zinédine, Prince des buteurs, stratège
aux pieds d'airain, Champion du monde, vainqueur des Brésiliens
..."
Soulagé et heureux, notre ami se met à soupirer "Ah
Thuram!". Nous pensons alors le quitter de peur d'une
deuxième correspondance pour le héros de la demi-finale. Il
n'en sera pas ainsi puisque le voilà qui nous invite à
déjeuner avec lui ce midi. Nous rejoignons une voiture neuve
conduite par un chauffeur particulier, puis roulons accompagné
de ses deux jeunes enfants à l'entrée d'un restaurant en plein
air. Des tables et des chaises de plastique rouge, s'échelonnent
à l'ombre de treilles de vigne. Nous déjeunons de mets
typiquement ouzbeks, dont le fameux pilof, composé d'une soupe
de spaghetti géants, de kebabs arrosés de thé.
En remerciement, notre hôte nous propose même son chauffeur
pour la journée. Finalement nous n'abusons pas, et prenons le
bus pour atteindre la gare à quinze kilomètres de là. Elle fut
érigée loin de la ville pour que les colons russes ne souillent
pas la ville au deux cents mosquées. Là bas, les renseignements
vagues et contradictoires ne nous rassurent guère. Il faudra
repasser demain soir pour essayer d'avoir un train de nuit pour
Tachkent.
Nous nous couchons cette fois dans la demeure principale de
Mubinjon. Elancé avec de longs cheveux noirs, faisant de grands
gestes comme s'il voulait chasser les mouches, Mubinjon nous
baratine longuement sur le coût de la vie, les tracas quotidiens
qui lui font pratiquer des prix bien plus hauts que son âme
généreuse le voudrait, et sur les tapis bicentenaires qu'il ne
faut pas profaner de nos chaussures de marche. Sur le ton de la
confidence de celui qui risque gros, il nous tend une épaisse
liasse de billets en échange de nos dollars. En ne recomptant
pas la somme devant lui, nous nous assurons de sa confiance
éternelle.
Nous dînons dans une maison de thé en admirant le concours de
plongeons des enfants dans le bassin, avec comme promontoire, un
ormeau vieux de quatre cents ans, puis découvrons au moment de
payer une anomalie troublante dans l'arithmétique de Mubinjon