La maison dorée de Samarcande
Asie centrale : Kazakhstan - Kirghizistan - Ouzbékistan (Episode V)
Qu'y a t'il de plus beau que les montagnes ? Peut être les montagnes...
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La ville interdite

Mardi 04 août 300m


Ces quelques heures de sommeil, nous ont, telle une machine à remonter le temps, fait reculer d'une centaine d'années, à l'époque du redouté Emir de Boukhara exécutant tout infidèle qui pénétrait sous déguisement dans la cité. Nous ne résistons pas de revenir au complexe Kalian dont le turquoise des dômes évolue avec la course implacable du soleil. L'escalade des cent cinq marches du minaret permet de jauger la vieille cité d'un regard circulaire. Je ne peux m'empêcher de frissonner en pensant aux condamnés qui étaient précipités du sommet.

D'en haut, nous distinguons nettement les coupoles des marchés couverts qui recouvrent les principaux carrefours. Chacun abritait à l'époque, un marché spécialisé, dont le tristement célèbre marché aux esclaves qui révoltait tant la Sainte Russie. Au nord-ouest, l'imposante citadelle de l'Ark, symbolise le cœur du vieil Etat. De l'autre côté, à l'est, se profile les sombres arêtes de l'hôtel Zeravchan, souvenir d'une transaction qui finit en queue de poisson. Vu du sol, les murs obliques de la forteresse portent les stigmates de la prise de la ville par les bolcheviques en 1920. La chaleur devient torride.

Nous poursuivons toujours à pied, tant la concentration des monuments est impressionnante, par les plafonds décorés de Bolo Kahouz, puis par la médressa d'Abdoulaziz-Khan. Dans la cour des jeunes jouent au ballon au milieu des joyaux architecturaux. Les gens ne semblent pas trop affairés et vaquent à leurs occupations flegmatiquement. Les femmes boukhares portent des tenues seyantes mais peu variées. Deux motifs dominent le marché : la longue robe traditionnelle avec des lignes brisées verticales mullticolores, et le modèle plus occidental et plus court de couleur rouge à poids blancs.

En entrant dans la bâtisse, nous traînons nonchalamment dans une boutique de souvenirs plutôt huppée. Après une brève conversation de politesse, le boutiquier semble divinement intéressé quand Nathalie lui décline sa nationalité. Notre homme nous déclare son admiration sans borne pour Zinédine Zidane, le stratège de l'équipe championne du monde. Il nous confie même faire travailler sa femme et sa fille à la confection d'un superbe manteau traditionnel brodé de motifs ouzbeks. Ses yeux brillent de mille feux quand nous lui disons d'être en mesure de lui communiquer son adresse (en fait l'adresse du centre d'entraînement de l'équipe de France) et de lui traduire une lettre. Le voilà derechef, la plume à la main, les yeux au ciel comme pour trouver l'inspiration murmurant "Zinédine …" Studieux comme un écolier, il rédige sa copie qu'il confie à Jacques et Nathalie pour une traduction sans faille. Il faut néanmoins qu'ils lui relisent la lettre plusieurs fois en rajoutant à chaque passages, quelques adjectifs flatteurs à la dithyrambique panégyrique de notre supporteur : "Zinédine, Prince des buteurs, stratège aux pieds d'airain, Champion du monde, vainqueur des Brésiliens ..."

Soulagé et heureux, notre ami se met à soupirer "Ah Thuram!". Nous pensons alors le quitter de peur d'une deuxième correspondance pour le héros de la demi-finale. Il n'en sera pas ainsi puisque le voilà qui nous invite à déjeuner avec lui ce midi. Nous rejoignons une voiture neuve conduite par un chauffeur particulier, puis roulons accompagné de ses deux jeunes enfants à l'entrée d'un restaurant en plein air. Des tables et des chaises de plastique rouge, s'échelonnent à l'ombre de treilles de vigne. Nous déjeunons de mets typiquement ouzbeks, dont le fameux pilof, composé d'une soupe de spaghetti géants, de kebabs arrosés de thé.

En remerciement, notre hôte nous propose même son chauffeur pour la journée. Finalement nous n'abusons pas, et prenons le bus pour atteindre la gare à quinze kilomètres de là. Elle fut érigée loin de la ville pour que les colons russes ne souillent pas la ville au deux cents mosquées. Là bas, les renseignements vagues et contradictoires ne nous rassurent guère. Il faudra repasser demain soir pour essayer d'avoir un train de nuit pour Tachkent.

Nous nous couchons cette fois dans la demeure principale de Mubinjon. Elancé avec de longs cheveux noirs, faisant de grands gestes comme s'il voulait chasser les mouches, Mubinjon nous baratine longuement sur le coût de la vie, les tracas quotidiens qui lui font pratiquer des prix bien plus hauts que son âme généreuse le voudrait, et sur les tapis bicentenaires qu'il ne faut pas profaner de nos chaussures de marche. Sur le ton de la confidence de celui qui risque gros, il nous tend une épaisse liasse de billets en échange de nos dollars. En ne recomptant pas la somme devant lui, nous nous assurons de sa confiance éternelle.

Nous dînons dans une maison de thé en admirant le concours de plongeons des enfants dans le bassin, avec comme promontoire, un ormeau vieux de quatre cents ans, puis découvrons au moment de payer une anomalie troublante dans l'arithmétique de Mubinjon…

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