Embrouille à Zhambul
Jeudi 06 août 400m
Il semble que nous ayons bien dormi, aidés, par
la libation de la veille. Nous redécouvrons le terminal de
Tachkent à une heure qui nous rappelle les brumes d'une
ténébreuse rencontre avec Anya, quelques jours plus tôt.
Ibrahim, qui nous met en garde sur la police de son pays, nous
accompagne dans le terminal et nous guide vers le bon guichet.
Nous ne trouvons aucun bus direct pour Almaty. Nous prenons donc
un microbus composé de neuf passagers, pour Chimkent, sur la
route d'Almaty. Dès la sortie de Tachkent nous passons la
frontière ouzbèko-kazake sans grande difficulté. En route, un
des passagers demande de s'arrêter pour acheter un sac de pommes
à un marchand ambulant. Il en distribue aussitôt à tous les
passagers avec un grand sourire. Le don spontané favorisant le
dialogue, nous apprenons que notre homme et ses deux amis sont
des Tadjiks et il s'en faut de peu pour que nous ne soyons
invités à Dushambe. A Chimkent, ville sinistre, où des tuyaux
industriels traversent une rivière sous un ciel noirci par les
cheminées d'usines, les informations sont contradictoires. Il
existe bien des bus pour Almaty mais personne, même pas le
chauffeur peuvent nous dire la durée du voyage. Un bus vide,
délabré, aux sièges mouillés paraît se diriger
misérablement vers la métropole kazake. Au dernier moment, pris
de nausées par l'état du véhicule, nous descendons de la ruine
ambulante mus par un mauvais pressentiment. Nous finissons par
trouver un microbus en partance vers Zhambul, anciennement Taraz,
la grande ville entre Chimkent et Almaty, célèbre pour sa
distillerie de vodka.
A Zhambul, nous avons la surprise de constater
qu'il n'existe pas de ligne régulière pour Almaty. Nous nous
séparons en deux groupes, avec un russophone dans chaque, en
quête d'un moyen de transport. Nathalie et moi passons à
contrecur devant deux policiers désuvrés. Plus pour
longtemps. C'est l'interpellation dans sa brutale fatalité.
Contrôle d'identité, vérification du visa, puis on nous invite
à passer au poste. Je lorgne aux alentours sans voir de traces
de Jacques et Alain. Nous voilà donc à décliner nos identités
devant un moustachu qui semble détenir tous les attributs du
chef d'après le diamètre démesuré de sa casquette. Nous
pensons initialement déclarer voyager en couple, quand
j'aperçois, par la fenêtre, nos deux compagnons, la tête
basse, également cueillis par l
a main velue du Destin.
Il faut donc présenter de nouveau nos identités au
fonctionnaire dont la jovialité et le sourire jaune, me font
irrémédiablement penser à un mauvais remake de Midnight
Express. Nous vidons le contenu de nos poches et de nos sacs à
dos. La vue de papier toilette arrache des sourires aux agents de
l'ordre quand je leur mime un mal de ventre. Plus soupçonneux
sont leurs yeux à la vue de quelques gélules de paracétamol
que j'avais sur moi. "Vous savez" nous dit-il,
"que de la drogue voyage ainsi". Nous lui assurons que
nous ne fumons même pas, et gardons notre calme en évitant de
penser au pire. Finalement après quelques oppressantes minutes,
nous voilà libérés. Jamais le soleil ne m'avait paru si
salvateur, même au plus fort de la journée.
Nous trouvons enfin un taxi qui accepte de nous
prendre pour Almaty pour cent dollars à nous quatre. La
négociation achevée, nous changeons de taxi, le chauffeur ayant
vendu sa course à un de ses collègues sous nos yeux
incrédules. Dans la voiture, notre premier réflexe nous pousse
à avertir Rinat par téléphone de notre retour, puisque
voyageant, sans l'aide de Anya, nous sommes privés de moyen de
communication avec le Kazakstan. Le taxi roule à bonne allure.
Nous doublons même le bus que nous avions failli prendre. Nous
nous arrêtons plus très loin de l'arrivée pour déguster des
chachliks puis franchissons des défilés marqués par la
présence de statues d'animaux de la région. La vue des cimes
nous assure de notre arrivée prochaine aussi sûrement que les
programmes musicaux des radios que nous commençons à capter.
Finalement nous nous retrouvons devant les locaux fermés
d'Asiatour à 21h30.
Nous trouvons un message épinglé sur la porte.
Aussitôt après un adolescent qui nous guettait s'en va
téléphoner pour annoncer notre venue. Quelques minutes plus
tard, le beau-père de Rinat nous rejoint dans son tout-terrain
et nous conduit vers la maison de son beau fils. Nous apprécions
grandement l'organisation sans faille de Rinat. Là bas nous
avons la surprise de rencontrer quatre alpinistes américains
hébergés par Rinat; Sa maison étant grande, nous nous
accommodons de notre nouveau repaire dans la salle à manger. Ces
quatre personnes se présentent ainsi : Kevin Cooney, un
vainqueur de l'Everest (par la face sud précise t-il
modestement), Christian Beckwith, un alpiniste écrivain du
Wyoming, Alex de l'école d'escalade de Boulder (Colorado) et
Linda Wylie veuve d'Anatolie Boukreev emporté par une avalanche
dans l'Annapurna au début de l'année (voir "Les chemins de
Kathmandu"). Un journaliste allemand de la revue Alpine
complète cette coterie d'aventuriers. Rinat nous présente même
comme des héros ayant traversé l'Ouzbékistan "so
hot" en cette saison, et tout seuls. Lors de la soirée, à
l'ambiance détendue et arrosée, nous apprenons leur intention
d'escalader le Khan Tengri qui culmine à 7010 en hommage au
défunt alpiniste.