KHAN TENGRI 2000
KA3AXCTAH (Episode VII) Kazakhstan
Qu'y a t'il de plus beau que les montagnes ? Peut être les montagnes...
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La course du Khan Tengri (speed ascent)

Traduit de  ©  Rick Hudson  2002

Il fait encore noir et un froid vif me saisit. Seul point positif, il n’y a pas de vent. Je m’extirpe piteusement de mon sac de couchage en haletant. A 4100 mètres d’altitude, c’est normal de manquer de souffle. Mais tout cela n’est rien à côté de ce qu’ils vont endurer. 

Sur le glacier, les concurrents se préparent parmi les supporters, les officiels et les journalistes. Ils forment une curieuse équipe. Le plus jeune a 27 ans, le plus vieux 50. Certains sont équipés comme pour affronter la face nord de l’Everest, d’autres sont en spandex. L’un possède un volumineux sac à dos avec du matériel de survie, l’autre un simple sac technique.  

Ils se placent sous les ordres du starter, et disparaissent sans cérémonie, sur le glacier. La foule des spectateurs regagne le camp de base. Revenir dans son douillet sac de couchage est hors de question. Il y aurait un sentiment de culpabilité à rester au chaud pendant que d’autres se confrontent à l’extrême.

L’extrême ? Sept grimpeurs de trois pays s’affrontent lors du premier festival du Khan Tengri.  Leur but ? Une course de vitesse entre le camp de base (4100m) et le sommet du Khan Tengri (7010m) et de nouveau le camp de base.

L’ascension comporte un sommet intermédiaire à 6200 m (le pic Chapaev) qu’il faut gravir sans pose, sans camps jusqu’au sommet à 7010 m à l’atmosphère raréfiée. Le Khan Tengri (qui signifie Seigneur des esprits) est une montagne formidable battue par un blizzard qui peut vous projeter à la moindre erreur. Cette année seulement un tiers des alpinistes est arrivé au sommet de cette superbe pyramide. 

On peut la voir dominer le Tian Shan (Montagnes célestes en chinois) et les steppes du Kazakhstan, Du Kirghizstan et de la Chine. Aujourd’hui, le Club de l’armée Kazakh et la plus grande agence de Trek du pays, Asia Tourism organisent cette première course de la face Nord, sous la houlette de son directeur Rinat Khaibulin, un alpiniste de réputation mondiale. Plus de 30 nationalités se retrouvent au camp de base, pour ce festival qui rassemble plus de 70 personnes. Au-delà du glacier Nord Inylchek, à deux kilomètres, Le sommet du Khan Tengri émerge de la nuit. C’est un bon signe. La nuit dernière, 5 cm de neige ont recouvert la voie que doivent emprunter les montagnards. Les cordes fixes, placées en début de saison par les guides doivent être patiemment dégagées afin que l’on puisse les utiliser. 

Commence ici la tactique… Faut il s’économiser et laisser les leaders se brûler les ailes ? Suivre une corde dégivrée son prédécesseur, emprunter les traces d’une neige tassée par d’autres pieds. Que faire en cas d’une échappée ? Ce n’est pas un anneau olympique. Il n’est pas facile de doubler celui qui vous précède. Seules quelques pentes sont suffisamment sûres pour que l’on puisse s’écarter de la trace. De plus, le manque d’oxygène dans les dernières portions, peut faire perdre la raison aux plus rationnels en leur donnant un sentiment d’euphorie.

La plupart des grimpeurs « normaux » font le Khan Tengri en 8-10 jours et 4 camps intermédiaires. Du camp du base, on peut observer la voie normale dans lumière naissante. C’est incroyable, mais dès 07 :15, le premier concurrent atteint le camp I. après à peine 45 minutes de monté. Une performance qui prend normalement une demi-journée à une personne totalement équipée.

A l’aide d’une lunette très puissante installée au camp de base, on distingue quatre concurrents au coude à coude. Un officiel au camp I annonce que Uri Yarmaichuk, 38 ans, est devant ; Uri est l’un des compétiteurs les plus âgés, mais il détient un record personnel impressionnant. Il a déjà gravi le Makâlû et l’Annapurna dans l’Himalaya. Il fait parti du club de l’armée rouge et détient un palmarès de choix dans les courses de grimpe. Il veut vraiment cette course et il a passé l’été entier à s’entraîner.  

Devant se profile une paroi rocheuse glabre de neige, le premier sérieux obstacle. Jusqu’à présent, la progression s’est faite dans la neige et la glace à l’aide de crampons et de bâtons de ski.

Chaque grimpeur doit maintenant utiliser les cordes fixes en employant un « jumar » (poignée autobloquante). Cette poignée fixée à la corde, glisse vers le haut, mais ne revient jamais en arrière. Si le grimpeur glisse, la poignée fixée à la corde, l’empêche de tomber. 

Voici pour la théorie. La montagne est dure avec les hommes et le matériel. Les jumars peuvent se coincer ou geler. Les cordes s’effilochent ou sont usées par les rochers. La semaine précédente, une corde de la saison dernière, s’est rompue sous le poids d’un alpiniste expérimenté qui s’est tué. Les cordes givrent également laissant les « jumars » avec peu ou plus du tout de prises.  

Le temps est parfait, un ciel bleu, sans un nuage. Une brise légère fait onduler les drapeaux du camp de base pendant que le personnel évacue la neige de la nuit des toits des tentes. Sur la montagne, tourbillonnent des flocons sur les arrêtes sommitales. Une demi-lune gibbeuse fait miroiter ses rayons d’argents dans l’ouest.

09:20 Un grondement sourd provient des montagnes. Une énorme avalanche déboule de la face nord balayant la neige fraîche de la veille dans un flot de poudreuse. La vague blanche, large d’un kilomètre déferle jusqu’au pied du sommet, se désagrégeant aux abords du glacier. Il n’y a rien à craindre pour les concurrents qui sont hors de danger, et nous sommes assez loin. La lame tueuse ne nous atteindra pas. Mais il y a trois semaines, une avalanche plus forte a traversé le glacier jusqu’à détruire trois tentes en couchant d’autres, et recouvrant les rescapées d’une couche de poudreuse. Personne n’a été blessé, mais certaines personnes ont été choquées ou partiellement ensevelies.   

Un observateur, crie du télescope que Nicolai Skabara a pris le commandement. Ce russe détient le titre de Maître de Sport. Il a déjà gravi le Khan Tengri quatre fois. C’est son sommet, et son expérience du terrain peut l’avantager. Cependant, lors de la conférence de presse de la veille, un reporter lui demanda pourquoi il fumait. Ne pensait il pas qu’à 43 ans, cela pouvait affecter ses performances ? La question sembla le prendre au dépourvu.

La monté de vitesse est un sport relativement récent en occident alors qu’il existait déjà ici depuis les années 30. Les militaires de l’URSS ont développé cette discipline à un très haut niveau sur les plus prestigieux sommets de leur pays.

 En 1993, la première compétition internationale du Khan Tengri se déroula sur la face sud, côté Kirghize. A la surprise générale, les deux premières places furent occupées par des américains Alex Lowe et Conrad Anker. Lowe, qui ne connaissait pas la voie et n’était même pas acclimaté tua la compétition en devançant son dauphin de quatre heures. Les Russes en particulier désiraient ardemment une revanche, mais les deux courses suivantes furent annulées à cause du mauvais temps. Et en 1996 la mauvaise situation économique du Kirghizistan fit qu’aucun organisateur ne reprit l’événement.

 Le Khan Tengri délimite la frontière entre le Kazakhstan et le Kirghizistan. En 2000 le club central des sports organise de nouveau cette compétition, mais sur la face nord, cette fois ci. Asia Tourism co-organise l’événement

Cela fait maintenant trois heures et demi après le départ, et le groupe de tête passe au camp II (normalement 2 jours de grimpe), et ils approchent des rochers qui conduisent au sommet du pic Chapaev (5800m). Ensuite, ils vont disparaître de notre vue, mais nous savons qu’ils doivent descendre de 300 m jusqu’à « La selle » avant l’ascension finale de 1500 mètres en passant par les camps III et IV. Du sommet, ils doivent redescendre de cet environnement pauvre en oxygène et battu par les vents, remonter les 300 mètres qui mènent à la coupole Chapaev avant d’entamer la longue descente vers le camp de base. 

Le plus jeune compétiteur du lot, Denis Urubko a pris la tête. Il a laissé derrière lui la barre rocheuse et il gagne la dernière pente du pic Chapaev à vive allure. Denis est né au Kazakhstan. A 27 ans, il a déjà un palmarès étoffé. Cette année est sa meilleure. Pendant la saison de pré-mousson himalayenne, il a gravi l’Everest sans oxygène et a enchaîné les cinq grands pics de plus de 7000 mètres d’Asie centrale ce qui fait de lui un « Léopard des neiges », un club très fermé. 

Les concurrents progressent à la moyenne de 370 mètres de dénivelé par heure soit 6 mètres à la minute. Mais chacun a en tête la crainte de l’imprévu. Ils sont maintenant tous au-dessus de 5000 mètres, et cela fait cinq heures qu’ils grimpent sans une seule pose, bien au-delà des limites physiques généralement admises. La température est de –7°C au camp IV. 

Si des erreurs doivent être commises, c’est à ce niveau qu’elles arriveront. Secourir quelqu’un à cette altitude est très délicat. Le gros hélicoptère Mig 6 du camp de base ne peut voler au dessus de 6000 mètres. Déjà hors de vue, les concurrents sont désormais livrés à eux-mêmes.  

14 :05 La radio crépite. Urubko est au sommet du Khan Tengri et il revient déjà ! Des salves d’applaudissement fusent des tentes. Nikolaï Chervonenco, le manager du camp de base n’est pas encore au camp IV (6400m). Il pointe en seconde position. Nous essayons d’imaginer ce que peut ressentir Urubko, passer de 4100m à 7010m en moins de huit heures. Plus précisément, maintenant qu’il est au sommet, qu’est ce que ça doit faire de contempler 1300 mètres de descente glacée, puis affronter une exténuante montée, puis dévaler 1800 mètres. Le marathon de Boston a sa Heartbreak Hill, le Khan Tengri a son agonie Chapaev. 

16:45 Une silhouette minuscule, émerge de la coupole Chapaev. Certaines minutes, elle apparaît immobile, d’autres elle descend à une vitesse vertigineuse. Maintenant que nous pouvons le voir de nouveau, le danger paraît plus palpable et présent. 

La lunette confirme que c’est bien Urubko. Une après, il passe au camp II. Nous pouvons le voir atteindre la fin d’une corde fixe, se détacher pour se fixer à la corde suivante et ainsi de suite. Le soleil de fin de journée réchauffe le manteau neigeux. C’est beau à voir, mais aussi dangereux pour ceux qui y sont. Le risque d’avalanche grandit avec la température extérieure. 

. Le camp de base se vide pour former un comité d’accueil sur la ligne d’arrivée située sur le glacier. Au moment où le dernier rayon de soleil effleure les sommets, une deuxième silhouette fait son apparition sur le fond bleu cobalt du ciel. En contrebas, le grand Denis Urubko a écrasé la compétition. Il mène de plus de trois heures. Au moment où il finit, la foule qui forme une haie d’honneur se referme sur lui en l’acclamant. Il trottine presque quand il franchit la ligne d’arrivée avec le temps ahurissant de 12 heures et 21 minutes.  

Plié vers l’avant, à la recherche de son souffle, il lutte pour se relever au moment où il est congratulé par ses supporteurs, tous des grimpeurs, conscients d’être témoins d’une nouvelle page du grand livre de l’alpinisme, où l’effort extrême et le courage ont triomphé.  « Merci à tous d’être venus à ma rencontre » laisse t’il échapper en russe avant de se laisser tomber à genoux dans un mélange de joie et d’épuisement. 

Cette nuit, dans la chaleur de la tente de mess, il y a de la soupe chaude, des discours et de la vodka. Beaucoup de vodka. Seulement deux grimpeurs sont descendus, mais déjà l’organisateur Rinat Khaibulin parle du prochain festival.

Article paru dans  The Globe & Mail Travel Section
Traduit de ©  Rick Hudson  2002

2

1

3

Nikolaï Chervonenco

Denis Urubko

Andrey Puchilin

 

    Participants: 7 personnes
   
Premier: Denis Urubco (Kazakh Military Sport Club)
    Temps vainqueur:
  Camp de base nord - Sommet (7 heures 40 min);
  Camp de base nord - Sommet - Camp de base nord (12 heures 21 min);

Deuxième: Nikolay Chervonenco (Kazakh Military Sport Club)
    Deuxième temps:
  Camp de base nord - Sommet (9 heures 45 min);
  Camp de base nord - Sommet - Camp de base nord (16 heures 00 min);

Troisième: Andrey Puchilin (Kirghizie)
    Troisième temps:
  Camp de base nord - Sommet (12 heures 00 min);
  Camp de base nord - Sommet - Camp de base nord (19 heures 02 min);