



Ecrire
Lhomme le plus
fort du monde
Mercredi 24 décembre
Aujourdhui
cest le jour du départ vers Bardia. Lavion est
prévu à 17h. Nous réglons nos frais dhôtel à la
réception. La télévision braille des chansons de Channel V.
Entre deux clips, le garçon essaye vainement me refiler un
billet de 100 roupies indiennes sous prétexte que notre
destination est proche de la frontière. Au programme de la
journée, le sanctuaire hindouiste de Pashupatinath et le stupa
de Bodnath.
Jacques et Fred
hèlent deux taxis pour une centaine de roupies. Vingt minutes et
quelques coups de frein plus tard nous arrivons à Pashupatinath.
Cest lun des plus grands sanctuaire de Shiva dans le
sous continent, et les pèlerins sy rendent en masse. En ce
début de matinée les vendeurs darticles de dévotion, qui
proposent des images pieuses, des fleurs et des bâtonnets
dencens sont plus nombreux que les croyants. Le temple
principal est fermé aux non-hindous mais lon peut
apercevoir deux imposants
Nandi
de bronze. Un chemin glisse en
pente douce vers la rivière Bagmati, affluent du Gange sacré.
Les hindouistes considèrent quils sont instantanément
délivrés de leurs péchés si leurs pieds baignent dans une
rivière sacrée au moment dexpirer. Les ghats, ces
plate-formes qui descendent en escalier le long des rives, sont
des lieux réservés aux bains rituels et à la crémation des
morts. Les préparatifs dun bûcher, la brume dansant au
dessus des flots donnent au site un cachet particulier; un
mélange dinquiétude de fascination et de mysticisme.
Nous traversons la
rivière sur lun des deux ponts de pierre et nous nous
dirigeons vers une colline boisée. Nous sommes les seuls
européens et nous nous sentons un peu étranger. Impression
renforcée par la vue dun sâdhu nu, à lexception
dun linge ceint autour des reins. Cet anachorète au regard
de braise semble presque aussi vieux que le bâton noueux sur
lequel il sappuie. Barbe interminable, sourcils, et favoris
sont quasiment ses seuls vêtements. Dans une grotte voisine,
deux de ses frères de prière profitent de la chaleur dun
feu. On a pas vraiment envie de leur demander si lon peut
les prendre en photos. Un monumental escalier de pierre saigne la
colline. Les temples de Shiva , reconnaissables aux nombreux de
lingams qui les entourent, pullulent de part et dautre et
de la cicatrice. Une statue de Shiva en Bhairav en train
détriper, au sens propre, un malheureux nous donne la
chair de poule.
Le sommet est
colonisé par une exubérante colonie de macaques. Ils jouent, se
battent, sébattent sans aucune pudeur. Certains nous
inquiètent par leur excès de familiarité. Une forêt de petits
temples sagement alignés occupe la clairière sommitale. Les
toits ont une forme de cloche et les portes sont fermées par
dépaisses grilles en métal. Les allées sont gardées par
des nandis aux regards fuyants. Une vache aux cotes saillantes
broute une maigre touffe au pied du trident de Shiva qui garde
lentrée du temple de Kali . Pourvu que les fanatiques
Thugs, adorateurs de la sanguinaire déesse Kali ne débouchent
pas du fond des bois. Au lieu dun assassin cest une
femme entre deux ages qui nous fait signe. Elle nous entraîne
avec insistance vers sa masure . Delphine, Fred et moi la suivons
prudemment. Cest dans sa sombre demeure en torchis
quelle nous présente sa famille. Nous comprenons que sa
fille est malade et quelle nous demande laumône.
Delphine lui glisse un billet et son adresse lyonnaise en guise
dadieu.
En redescendant
vers la rivière Bagmati nous faisons halte sur un promontoire
qui domine les ghats. La société népalaise est divisée en
castes et les lieux de crémation reflètent les différents
statuts. Le ghat royal est joliment pavé et se trouve en amont,
là où leau est la plus pure. Puis viennent les ghats des
autres castes qui se terminent en une grève boueuse en aval. Un
bûcher crépite dans le silence matinal. Le corps dune
femme est prêt à subir la crémation. Il sagit
visiblement dune personne de caste moyenne vu la taille du
bûcher et le peu de monde présent à la cérémonie. A mesure
que les flammes dévorent lenveloppe charnelle, lâme
de la défunte fusionne avec le cosmos. Si son karma est
favorable peut être aura t-elle la chance de renaître au sein
dun environnement meilleur. Lodeur acre des encens se
mélange à une plus familière, de viande grillée. Vu den
haut le temple de Pashupatinath et ses nombreux temples
secondaires dévoilent une partie de leur mystère. Les
hurlements des singes saluent la victoire du soleil sur la brume.
Un rayon de
lumière illumine le sous-bois. Est ce Shiva qui me sourit ou ce
sâdhu
drapé dans sa robe orangée. Son imposant turban pourpre
cache sa chevelure que lon devine volumineuse. Que me veut
le saint homme ? Il murmure dans un anglais approximatif « fifty
kilos ». Intrigué je le prie dêtre plus dissert. "Fifty
kilos" me répète t-il en me désignant un bloc de pierre
dune taille respectable. Où diable veut il en venir ? Le
langage des signes reste souvent le meilleur moyen de
communication entre deux cultures antinomiques. En deux gestes
explicites il me mime une proposition désarmante : en échange
de quelques roupies il se propose de soulever la lourde pierre à
laide de son seul sexe ! Peu enclin à profiter de ses
talents de fakir je décline poliment son invitation. Un autre
jour peut être.
Sur le plan du
Lonely Planet le stupa de Bodnath nest guère éloigné
dici. Il suffit de remonter la Bagmati puis de bifurquer
sur la gauche. Un peu dair frais nous fera le plus grand
bien après létrange atmosphère de Pashupatinath. Comme
la veille le soleil a chassé le brouillard, et désormais brille
généreusement. Nous nous faufilons entre des cours de ferme et
des carrés de verdures dans lesquels poussent dénormes
choux. La vue denfants se baignant un aval dun
ruisseau au fond duquel gît un chien en putréfaction avancée
me donne un haut le coeur. Pas étonnant que la région soit
surnommée la "vallée de lhépatite A" par les
médecins .
Avec ses 40
mètres le stupa de Bodnath passe être comme étant le plus haut
monument religieux de la vallée. Pourtant au contraire de celui
de Swayambunath il ne se repère pas de loin. Entouré de
bâtiments, seul sa flèche représentant la foudre divine,
émerge des toits. Nous traversons une rue bruyante pour enfin
croiser le regard bleuté du Bouddha. Les yeux du stupa sont
encore plus expressifs que celui de Swayambunath, ils semblent
dire : je vous attendais. Le monument na pas doreille
pour ne pas entendre les louanges. En architecture, le stupa se
distingue par sa large base carrée à trois étages, sur
laquelle sélève lhémisphère et la tour au treize
ombrelles. Les maîtres-doeuvre ont souhaité la réunion
de deux symboles cosmologiques : la montagne à degrés et la
demi sphère. Le charme du lieu vient de ce que le stupa est
intégré dans un quartier de réfugiés tibétains. Les
monastères sont nombreux et lun deux est la
résidence du Cini Lama, le troisième dignitaire tibétain
après le Dalaï Lama et le Panchen Lama. De ce fait
contrairement à Swayambunath, le stupa est surtout fréquenté
par les Tibétains et les Sherpa et beaucoup moins par les
bouddhistes newars.
De nombreux bonzes
en robe rouge font tourner les moulins à prière en plasmodiant.
Nous les suivons et escaladons les différents degrés du stupa
jusquau dôme. Nous restons quelques temps au soleil sous
les yeux du Bouddha. Le lieu respire la quiétude et la paix de
lesprit. Les sommets enneigés de lHimalaya se
détachent sur le ciel azur. La méditation nest troublée
que par le claquement du vent dans les drapeaux de prières.
Seule la faim nous fait quitter ce havre de tranquillité. Nous
trouvons refuge sur le toit dun restaurant dominant la
place. La vue sur le stupa et les montagnes avoisinantes est
imprenable.
Jacques
expérimente la bière tibétaine qui est en constante
fermentation, un peu comme du kéfir. Fred travaille ses gros
plan en noir et blanc, Nathalie et Delphine recherchent le
moindre photon de soleil, Christian griffonne son carnet de route
tandis que je me régale du spectacle de la rue. Ce tableau
bucolique est bruyamment interrompu par le tintamarre dune
trompe tibétaine. Cet instrument métallique long de deux à
trois mètres doit produire le son le plus grave quil
mait été donné dentendre. Une douzaine de moines
entonne des chants sacrés en saccompagnant de tambourins.
La vie dun moine est rythmée par les cérémonies. Le
stupa est un monument vivant, les drapeaux déchirés sont
remplacés, la coupole est régulièrement blanchie, et les yeux
sont constamment repeints, ce qui procure de nombreuses occasions
de célébration. Déjà 14 h il va falloir songer à rentrer sur
Kathmandou pour attraper le vol vers Bardia. Nous ne résistons
pas à la tentation jeter un il dans les nombreuses
boutiques dartisanat tibétain qui jouxtent le stupa. Ainsi
Christian fait lacquisition de son premier Ganesh, le
premier dune longue série.
De retour au Marco
Polo nous faisons nos adieux, prenons nos bagages et laissons à
la réception des cartes postale à timbrer. Jacques, Christian
et Fred en profitent pour passer à la banque et tirer une
nouvelle fois du liquide à la grande surprise du guichetier. Le
point de rendez-vous est lagence Sunny River, à quelques
encablures dici. Tout en buvant un bon thé, le gérant
nous donne ses dernières recommandations. Surprise il nous
adjoint un accompagnateur et des bouteilles deau.
Cest à sept que nous débarquons dans laérogare. La
salle dattente, sans atteindre des sommets de confort, est
nettement plus conviviale que celle de Dacca. Le tarmac
nest pas encombré. Un hélicoptère, quelques zincs à
hélice et le seul avion militaire du Népal (un antique bimoteur
de transport de troupes), décorent la piste. Coup de théâtre
après une heure dattente ; le vol vers Nepalgunj est
annulé pour cause de brouillard. Cellule de crise chez Sunny
River Adventure ; Après moult palabres nous décidons de
retenter notre chance pour le lendemain matin.
Nous rentrons
déconfit au Marco Polo Guest House où nous récupérons les
même chambres sous loeil amusé du boy de service. Les
comédies musicales de la télé indienne parviennent à peine à
nous rendre le sourire. Cependant ce soir on célèbre le
réveillon de Noël et nous refusons de nous laisser déprimer.
Les boutiques avoisinantes offrent un excellent dérivatif à la
morosité. Fred et Jacques se passionnent pour des livres et des
cahiers népalais de fabrication artisanale. Christian et moi
craquons pour des peintures sur coton représentant des scènes
naïves de la vie népalaise. Aujourdhui est doublement
festif puisque cest également lanniversaire de
Delphine. Nous fêtons dignement lévènement dans un
restaurant autrichien à grand coup de choucroute à la sauce
locale (chipolata à la place de la frankfort...), de wiener
schnitsel (honnête) et de lincontournable appel strudel
(crémeux à souhait). Fred a bien fait les chose en ramenant de
France une bouteille de champagne spécialement pour
loccasion ! Dans leuphorie générale nous
envisageons même daller dépenser quelques billets au
casino de lhôtel Yack &Yeti, le billet davion de
la Biman donnant droit à un jeton de 300 roupies.