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Voyage au bout de la nuit
Jeudi 25 décembre
Ce matin nous
avons rendez-vous à 9h00 à lhôtel avec les gens de
lagence, pour un vol prévu à 10h30. Nous sommes toujours
sept avec notre chaperon au nom imprononçable. Au détour
dune conversation ce dernier, imperturbable derrière sa
moustache et ses lunettes à verres fumés, nous avoue ne jamais
avoir été à Bardia ni même pris lavion ! je ne voudrais
pour rien au monde le décevoir mais à 11h05 notre avion de la
Nekon Air reste toujours cloué au sol pour cause de mauvaise
visibilité sur Nepalgunj. Nous tuons lattente comme nous
pouvons. Jacques se goinfre de smarties, Delphine prend des
photos de laérogare, les autres ruminent les pires
scénarii catastrophes. Il faut bientôt se rendre à
lévidence. A 14h00 le vol est définitivement annulé.
Nous retournons à
Kathmandou où nous négocions fermement avec lagence. Nous
ne perdrons pas un jour de plus à attendre que les appareils
népalais se munissent dinstruments de navigation pour
atterrir avec visibilité réduite. Deux solutions soffrent
à nous. Soit abandonner Bardia et se diriger vers le parc de
Chitwan, plus proche mais aussi plus fréquenté, ou bien se
tenir au plan initial en choisissant un itinéraire terrestre. A
lunanimité nous choisissons la deuxième solution. Reste
à trouver un moyen de locomotion. Le Népal ne comptant que 30
km de voie ferrée, la route sera notre planche de salut. Nous
négocions dare- dare un van pour six personnes pour un voyage
Kathmandou, Bardia, Pokhara (lieu du départ de notre future
randonnée). Nous voyagerons essentiellement de nuit, ne perdant
en fin de compte quune demi journée sur le programme
initial. De plus nous réalisons une économie substantielle en
troquant le dispendieux aéronef ($ 96 pour chaque personne) pour
léconome automobile ($ 375 en tout, avec un Bardia
Pokhara en prime). Nous donnons rendez-vous pour 16 h le temps
deffectuer les derniers achats. Jacques et Nathalie en
profitent pour rafler un joli tapis Cashmire de couleur bleue
pour la modique somme de 7500 roupies.
Nous partons à
16h20, avec les bouteilles deau mais sans notre compagnon
daéroport qui ne réalisera pas son baptême de lair
aujourdhui. Le van, dun manufacturier nippon, a le
confort spartiate qui sied au pays du soleil levant. Notre
chauffeur, Tilak Bahadur, est un svelte moustachu souriant. Grand
père nous remet un pli à donner au gérant de Bardia afin
quil nous rétrocède une partie des dollars payés pour
lavion. En route pour la jungle et les seigneurs qui la
peuplent ! Dix minutes après le premier tour de roue nous nous
arrêtons en plein vieux Kathmandou pour effectuer une
réparation. Le pneu avant droit semblant dater de la jeunesse du
Bouddha, une demi-heure ne sera pas de trop pour le remettre en
état . Lopération se déroule dans un micro garage
indécelable à lil du profane.
Bientôt nous
laissons Kathmandou derrière nous, dépassons Swayambunath et
partons à lassaut du maigre ruban de bitume. La ville de
Nepalgunj et le parc de Bardia se trouvent à environ 550 km de
la capitale. Lestimation pour parcourir la distance a
lair aussi fluctuante que le cours de la Bagmati River en
période de mousson, 10 heures selon grand père de Sunny River
Adventure, 15 heures selon le chauffeur qui reste assez évasif
sur la question.
Les paysages
défilent sur fond de musique indienne dont Tilak semble friand.
La vallée, verte comme un gazon anglais semble brodée par le
travail des hommes en dinnombrables pièces festonnées,
sans le moindre espace libre pour lherbe folle ou la
jachère. Un embouteillage signale un point de contrôle de la
police locale.
Les véhicules,
des bus pour la plupart, stationnent sur le bas coté tandis que
les commis des chauffeurs font la course pour être les premiers
à obtenir le précieux sésame de la part des autorités. Ce
check point marque la fin de la vallée de Kathmandou, et le
début de la longue descente vers le Teraï. La nuit tombe vite
en cette période de lannée, ce qui a lavantage de
nous masquer en partie les vertigineux précipices qui se
dessinent de part et autre de la route. Notre chauffeur, à la
main agile, slalome allégrement entre les énormes camions Tata.
Ne voulant apparemment froisser aucun des deux cotés de la route
il semble les utiliser de manière strictement équitable, usant
du frein en proportion inverse de celle de lavertisseur
sonore.
Au bout de deux
heures de gymkhana, nous faisons une pause dans un « routier »
où Tilak a visiblement ses habitudes. Les nombreux virages ont
affecté mon appétit, et je ne suis pas loin dêtre
malade. Les quiches, qui dans le langage imagé de Fred,
nont rien de lorraine, pourraient survenir si le roulis
persiste. Jacques déguste un « hill top », Nathalie une salade
de tomates, Delphine un assortiment de légumes, Christian des
pâtes chinoises, Fred un black tea. Quant à moi un bol de
céréales me servira de souper.
La conduite sur la
route népalaise ressemble à un tour de force. Le conducteur
doit successivement affronter les phares mal réglés, les
piétons indisciplinés, les deux roues avec ou sans moteur, les
trois roues pétaradant, les quatre roues zigzagant, les camions
décorés comme des arbres de Noël, des autocars vomissant le
trop plein de passagers par les vitres enfumées sans parler des
poules, des chèvres et des vaches sacrées !
A ce propos
linfortuné chauffard qui écrase une vache se voit
infligé par la loi népalaise une peine de vingt ans de prison
ferme. Heureusement que les hérissons ne sont pas vénérés,
car nombre de conducteurs en prendrait pour perpétuité. Vers
22h00 nous avons fini la descente, atteignons la jonction de la
trans-Teraï non loin de Chitwan. Le chauffeur nous explique
quil entend encore rouler deux heures puis se reposer deux
trois heures dans la voiture. Nous adhérons à ce scénario de
bonne grâce voulant arriver à Bardia le plus tôt possible. La
route est plane et beaucoup plus agréable que précédemment.
Nous laissons bercer par la musique de lautoradio. Une
chanson plus particulièrement attire notre attention. Il
sagit de Hey Sangeeta, la B.O dune comédie musicale
indienne, aux accents de world music digne de Peter Gabriel.
Minuit, nous
faisons halte sur une aire de repos non loin dune de ces
guérites militaires qui délimitent les provinces népalaises.
Notre chauffeur déclare quil pense dormir cinq six heures
jusquà laurore. Nous lui rappelons ses propres
paroles de tout à lheure par lesquelles il nous disait
quil navait besoin que de deux trois heures de
sommeil. Nous lui proposons de prendre le volant ce qui a pour
conséquences de lui tirer un grognement. Tandis quil se
blottit dans sa couverture il nous suggère de jeter un coup
doeil sur nos sacs à dos sur le toit du mini bus.