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Le livre de la jungle
Vendredi 26 décembre
Trois heures du
matin, je réveille Tilak qui me dévisage . Je crois bien
quil escomptait que , fatigués, nous dormirions encore
plus longtemps que lui. Un contrat est un contrat; nous restons
inflexibles sur les horaires. Après quelques protestations de
pure forme et un bon thé Tilak semble en mesure de reprendre le
volant. Arriver ce soir à la nuit tombante naurait aucun
intérêt, nous voudrions profiter du parc national dès cette
après-midi.
La configuration
de base est la suivante. Jacques, est assis devant pour caser ses
grandes jambes, sur la banquette se trouvent Nathalie, Delphine
et Fred, puis dans lespace arrière Christian et moi.
Tacitement nous nous relayons pour jeter un il sur notre
chauffeur. Non que nous doutions de ses qualités de pilotes,
excellentes au demeurant, mais avec la fatigue et une route si
piégeuse tout peut arriver. Enfin le jour se lève et cest
un tout autre Népal que nous découvrons. Pas une seule montagne
à lhorizon, seulement des forêts et des rizières
entrecoupées de villages grouillant de vie. De nombreux
attelages tirés par des buffles remplacent les camions Tata.
Tilak est obligé passer constamment dun coté à
lautre de la route si bien que lon ne sait plus de
quel coté on doit rouler au Népal. Apparemment à gauche
daprès la position du volant.
A 7h00 nous
dépassons la ville de Nepalgunj où se trouve laéroport
maudit. Ironiquement il ny a pas de brouillard. Pour la
première fois nous voyons un panneau annonçant le royal parc
national de Bardia. Deux heures plus tard nous franchissons la
première barrière du parc. Elle est gardée par des militaires
qui horodatent le passage de notre véhicule. La route ressort du
parc quelques km plus tard et un autre barrage permet à un garde
chiourme de constater notre heure de sortie, tout cela dans le
but de contrôler notre vitesse à lintérieur du parc. La
protection de la nature est prise très au sérieux par les
autorités népalaises et plus particulièrement par le roi. Nous
quittons enfin la trans-Teraï pour emprunter un chemin de terre
battue qui serpente entre les champs et les nombreux canaux
dirrigation. Notre passage déclenche lenthousiasme
dune foule de gamins aux larges sourires. Dans ce dédale
Tilak est obligé dembarquer un jeune guide pour nous
montrer la voie. A 10h00 nous arrivons à destination après un
périple routier de 17 heures ! Paupières lourdes mais coeur
léger nous prenons nos quartiers dans trois récents petits
bungalows.
Première surprise
nous nous trouvons dans les locaux de Rhino Lodge. Quid de Sunny
River Adventure ? Deuxième surprise un solide brunch avec oeuf,
céréales et thé nous est offert. Nous faisons connaissance
avec le maître des lieux Ram et son assistant Ram. Leur
morphologie est plus menue que celle des Newars de Kathmandou et
leurs traits indiens sont plus prononcés. Le premier Ram (Hari
Aryal) porte la moustache et semble avoir le calme et la
prestance dun officier britannique. Le deuxième Ram
(Shahi), lui, est un juvénile petit homme au regard pétillant
de malice. Ram Shahi est de l'ethnie que certains ethnologues nomment les
hindo-népalais. Ce groupe venu d'Inde, vivant en société de castes a donné
son nom et sa langue au pays. Ram est de la caste des guerrier (Chhetri ou
Kshatriya), placée juste en dessous des brahmanes. Les deux compères nous font excellente impression
dautant plus quils nous rétrocèdent, comme convenu,
le trop payé correspondant à nos frais davion. Ensemble,
nous définissons les grandes lignes de notre séjour. Les
éléphants nétant pas disponibles pour cette après-midi
Ram Hari Aryal nous propose une ballade à pied à
lintérieur du parc.
Après une douche
chaude nous suivons nos deux guides. Nous avons troqué nos pulls
et nos baskets contre des treillis et des chaussures de marche
dignes de larmée des Indes. Lambiance est bucolique
et le plus jeunes des Ram nous inonde de larges sourires. Nous
dépassons le village voisin et nous rapprochons de lorée
de la forêt qui délimite le parc. Nous traversons à guet la
rivière Karnali. Leau qui vient de lHimalaya est
gelée et les cailloux du lit martyrisent mes pauvres pieds.
Charitablement le jeune Ram se propose de maider, ce que
jaccepte avec joie. Tandis que nous relaçons nos
chaussures Ram demande notre attention. Il a visiblement quelque
chose dimportant à nous dire. Sa voix posée et grave nous
tétanise par ses inquiétantes recommandations . Ici commence le
parc, cest le domaine de trois redoutables hôtes le tigre,
le rhinocéros et léléphant, et lhomme nest
ici que toléré ! Si on se trouve nez à nez avec un
rhinocéros, courir en zigzag car lunicornis est myope, si
ce quil appelle un « easy tree » se profile dans les
parages me pas hésiter à y trouver refuge. Si cest un
éléphant sauvage il faut courir dans les sous-bois dans la
direction quil nous indique, mais ne pas monter aux arbres,
un pachyderme mal luné peut le déraciner dun coup de
tête . En bon maître du suspense il nous réserve le meilleur
pour la fin : le tigre mangeur dhommes. Dans ce cas de
figure qui na rien dhypothétique, il faut se
regrouper autour de lui et regarder le félin droit dans les
yeux. Si cest un couple de tigres la situation se complique
mais il nous dira comment se comporter. Encore heureux que la
période daccouplement soit révolue.
Le malaise est
palpable, Fred blanchit, Delphine préférerait être à dos
déléphant quitte à attendre le lendemain, Nathalie ne
dit mot, Christian Jacques et moi sommes partagés entre
fascination et inquiétude. Loeil de lynx de Ram repère un
martin pécheur à la livrée bleutée scintillante. Nous
enfonçons dans la forêt en file indienne. La tension est
réelle, le moindre craquement augmente instantanément le rythme
cardiaque. Nos guides passent en tête et jouent les éclaireurs.
Soudain ils nous font signe de nous arrêter. Un
chital
à la
seyante robe tachetée broute à quelques mètres de nous . A
notre vue le cervidé senfuit en bondissant . Nous sommes
désormais en terrain ouvert. Un couple de
nilgauts
traverse la
piste au loin. Le parc à lair vraiment giboyeux. Petit à
petit nous nous décontractons devant le spectacle de la nature.
Seul Fred reste irrémédiablement crispé.
Lors de la
traversée dun bosquet nous apercevons nos premiers singes.
Perchés en haut des branches on devine des entelles
reconnaissables à leur longue queue et leur fourrure claire
ainsi que des petits macaques rhésus comme à Pashupatinath.
Nous nous dirigeons vers un large bras de la rivière Karnali qui
est un des rares lieux où lon peut apercevoir le mythique
dauphin du Gange. Nous attendons quelques minutes sur la grève
à scruter les flots. Point de plataniste mais une pirogue
dun paysan venu ramasser du bois dans le parc. Cest
la saison sèche, une large étendue de galets et de terre
boueuse laisse imaginer le débit en hautes eaux de cette
puissante rivière. Ram nous montre des traces de tigre
quil juge vieilles de deux heures seulement. Les quatre
pelotes se dessinent nettement dans la boue. Nous sommes dans le
territoire du fauve. La science de nos pisteurs me laisse
admiratif. Ils parviennent à faire parler le moindre indice. A
partir dune empreinte ils déterminent le sexe dun
tigre, à partir de fumées informes ils distinguent
léléphant sauvage de lapprivoisé. Christian et moi
sommes émus à la vue de notre première trace de rhinocéros,
notre animal totem. Lattrait principal du Népal étant
quil recèle les derniers spécimens au monde de
rhinocéros indien à une seule corne. Apercevoir un de ces
chevaliers antédiluviens serait un moment fabuleux.
Le soleil commence
à baisser dans le ciel, nous nous hâtons de rentrer au Lodge.
Sur le chemin nous débusquons deux énormes paons. Cest la
première fois que je vois cet oiseau voler et je dois dire
quil est beaucoup mois gracieux dans les airs que sur la
terre ! Nous retraversons le guet et nous trouvons enfin en
sécurité hors du parc. Les langues se délient et le muscles se
détendent. Ce mélange de crainte et dexcitation extrême
est un cocktail à la saveur unique . Cette poussée
dadrénaline a pompé toute notre énergie. Las nous
rentrons au Lodge en traînant les pieds. La nuit est déjà
tombée lorsquun barrissement déchire le crépuscule. Nous
avons traversé lenclos des éléphants, sans même nous en
apercevoir !
Au dîner les
conversations vont bon train. Nous sommes heureux de notre
expérience pédestre cependant la ballade à dos
déléphant de demain semble mieux nous convenir. Selon mes
compères le repas a le goût du pétrole qui a servi de
combustible. Un peu patraque après cette journée fertile en
émotions jinaugure un plat dascètes qui aura fera
des émules par la suite "riz nature avec un zeste de sauce de
soja". Christian, qui a potassé son Lonely Planet travel book
en népali nous donne un petit cours de langue. Nous apprenons
ainsi que léléphant se dit hati, tigre bagh, lours
baloo et le rhinocéros gaïda. Le secret de la verve de Kipling
est en partie dévoilé. Le loup peuplant également le parc il
ne manque plus que Mowgli qui pourrait être notre jeune guide
tharu.