



Ecrire
La traque
Dimanche 28 décembre
Aujourdhui
est notre dernier jour à Bardia. Nous devrons quitter Rhino
Lodge dans laprès midi afin de rejoindre Pokhara et la
région des Annapurna. Nous avons prévu de faire une dernière
sortie avec les éléphants. Ram est aussi déçu que nous de ne
pas avoir vu de rhinocéros. Demblée il nous confie
quil a son idée sur le sujet et que nous ne quitterons pas
le Teraï sans rapporter dans nos appareils photos ce prestigieux
trophée. Pendant quil sen va rejoindre à vélo le
Q.G du parc, Ram Shahi nous fait visiter le village voisin dont
lui même est originaire.
Les maisons sont
en torchis, les toits en chaume et les sols en terre battue. La
propreté des habitations est exemplaire. La plupart des
bâtisses sont sombres. La chaleur étouffante qui règne ici en
été a amené les concepteurs des huttes à minimiser les
ouvertures. Greniers et chambres ne sont séparés que par une
cloison de sorte que les rongeurs doivent franchir les espaces de
vie avant darriver au trésor. Nous entrons dans une grande
bâtisse qui peut accueillir jusquà 45 personnes. Une
foule denfants plus joyeux les uns que les autres nous
précèdent à grands renforts de "hello !". La mode
chez les fillettes est lanneau dans le nez. Les contrastes
des couleurs sont saisissants entre le jaune des champs de
moutardes, le rouge des piments qui sèchent sur les toits et le
vert des pousses de riz. Le village est traversé par un réseau
de petits canaux qui irriguent les environs. La présence de ces
hydrants dynamiques en dit long sur le savoir faire agricole de
la région. Les scènes de la vie quotidienne sont toutes aussi
intéressantes que celles de la vie sauvage. Un galant mahut
prend une paysanne en "
éléphant stop
", un garçon
assis sur ses talons, comme souvent en Asie, surveille son
troupeau de buffles qui se baigne dans le canal. Une troupe de
turbulents écoliers rejoignent leur salle de classe, en fait une
étendue herbeuse à lombre dun vieil arbre. Pour eux
cest lécole buissonnière toute lannée. Ram
nous explique que la plupart des enfants sont désormais
trilingues, outre le népali ils connaissent langlais et
bien sur le dialecte tharu. Lui même a fait des études et a
décroché son diplôme de pisteurs. Il sest spécialisé
dans lavifaune, particulièrement abondante dans cette
région.
10h00 il est temps
de rejoindre Ram Hari Aryal pour une dernière chasse à dos
déléphants. Les montures ne sont plus les mêmes. Encore
une fois Jacques et Nathalie ont hérité du plus petit
pachyderme ce qui fait beaucoup rire les quatre autres membres de
lexpédition. La marche avant est enclenchée, le pas
toujours aussi sûr nous entrons dans lenceinte du parc. La
première scène est plutôt cocasse, des cornacs font la sieste
sur le dos de leur éléphant. Manière originale de surveiller
le bétail en train de paître. Ram a changé sensiblement sa
façon daborder la battue. Les éléphants se disposent en
éventail à 50 m les uns des autres. Nous pénétrons dans une
dense savane arbustive. Tout à coup Christian déclenche
lalerte. Il a vu un éclair orange, il est persuadé
davoir aperçu un tigre ! « Bagh » dit il au mahut qui
fait tourner son éléphant face au danger. Les hautes herbes
semblent hermétiques et ne livreront pas leur secret malgré le
savoir faire de notre cornac. Les avis sont partagés. Ram pense
quil sagissait dun chital, Christian est sûr
que non.
A la croisée
dun chemin nous rencontrons un pisteur et deux touristes à
pieds. Ram nous informe quils ont entendu un rhino il y a
moins dune demi heure. La tension monte dun cran. Ram
prend la direction des opérations. Il place notre éléphant en
tête. Cest le plus gros et celui qui a le plus
dexpérience. Ensuite vient celui de Delphine et Fred et
enfin le petit de Jacques et Nathalie. Les pachydermes
progressent en file indienne dans un inextricable maquis
dépineux. Un souffle puissant déchire la savane. Il est
là. Quelque part, pas très loin, tapi dans les buissons se
cache la bête. Ram semble lavoir repérée, il demande à
notre mahut de tailler la route. Dun simple mot ( bashyo )
notre cornac ordonne à notre monture de déraciner larbre
qui nous barre le passage. Léléphant sexécute et
abat le tronc dun coup de tête. La voie est libre mais
toujours pas de rhino. La visibilité est très réduite à cause
des hautes herbes et des fourrés. Ram fait immobiliser la
troupe. Debout sur son éléphant il scrute les épineux et tend
loreille. Il nous fait signe de bien nous cramponner aux
éléphants. On ne sait jamais que peuvent être leur réaction
face à une charge de rhinocéros. Soudain une forme massive
traverse le no mans land avec fracas. Une femelle, tranche
Ram, elle a peur, le mâle ne doit pas être loin. Dun
geste de maharadjah il ordonne la formation oblique. Notre
éléphant, vétéran des campagnes indiennes, en tête, les
autres par taille décroissante. La nervosité gagne les
proboscidiens qui agitent leur trompe de droite à gauche. Un
deuxième barrissement fait trembler le feuillage. Un éléphant
fait un écart. Nos mahuts ont toutes les peines du monde à
rester en formation. Mon cur bât la chamade, nos montures
lavait repéré bien avant nous.
Il est là ,
imposant dans son invisibilité, déjà magnifique de puissance
et de mystère. La corne fièrement dressée vers les cieux, le
rhinocéros unicornis
nous fait face. Immobile, il semble nous
défier dans un duel titanesque. Seule sa corne, ses oreilles et
le haut de sa puissante cuirasse dépassent de la végétation.
Il est si près que nous pouvons entendre sa respiration. Une
dizaine de mètres à peine nous sépare. Silencieux, les deux
seigneurs de la jungle se jaugent en un tacite respect mutuel, la
jungle a ses lois. Le temps s'est arrêté suspendu dans sa
course cosmique. Le cri des entelles et des oiseaux s'est
envolé. Cest un moment rare dont nous savourons chaque
seconde. Christian, debout sur notre monture immortalise la
scène. Je me demande qui va bouger le premier. Au bout de 10
minutes qui mont parues une éternité nous laissons le
colosse brouter en paix.
Quel instant
magique, nous baignons dans leuphorie. Cette traque a été
menée de main de maître par nos guides. Ram nous sourit, il a
tenu parole. Nous dirigeons vers la rivière pour reposer les
éléphants. Pendant que ces derniers se désaltèrent, nous
étirons nos muscles engourdis. Un éléphant ça use ! De retour
dans la forêt galerie nous observons deux
vautours
à la
dégaine de mauvais garçons, perchés sur une basse branche.
Cest la première fois que jen vois de si près, leur
taille est vraiment imposante. Plus loin nous avons la surprise
de surprendre un énorme
python
en pleine sieste. Il est enroulé
autour de lui même si bien que lon a du mal à distinguer
la tête de sa queue. Son diamètre conséquent doit avoisiner
celui dune tronc darbre. Aux dires de Ram il ferait
entre 4 et 5 m de long. Nous laissons Kaa digérer pour repasser
dans la partie de savane. Jacques à son tour semble avoir
furtivement aperçu une ombre féline, le spectre de Sher-khan ?
Cette dernière
sortie nous a comblée. Cest un succès total. Le grand
mérite en revient à Ram et à son savoir-faire. Sans regret
nous nous acquittons des 650 roupies par éléphant. Nous faisons
nos bagages avec un brin de nostalgie. Peut être avec deux jours
de plus aurions nous vu un tigre, un dauphin ou une panthère.
Les adieux avec les deux Ram sont brefs et sincères. Nous
remettons 500 roupies supplémentaires à chacun des deux Tharus
ainsi que pour lensemble du personnel dentretien pour
la chaleur de leur accueil. Ram nous montre sa dernière
acquisition, une canne à pêche flambante neuve. Jacques en
pêcheur émérite lui montre le fonctionnement du moulinet.
Tikal, notre chauffeur est exact au rendez-vous. A 16h00 le
moteur du minibus rugit dans la quiétude de Bardia. En route
vers lHimalaya.