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Au pied des géants
Jeudi 1er janvier
Bonne Année à tous ! Adieu 1997,
vive 1998. Le rhum léger du réveillon na pas laissé de
trace au petit matin. A 8h45 nous sommes tous prêts. Le village
se trouve à 2200 m daltitude. si tout ce passe bien ce
soir nous approcherons les 3000 m. Chomrong marque la fin de la
partie habitée de lAnnapurna, la route principale bifurque
vers louest pour rejoindre Jomoson puis le Tibet. Au delà
ne subsistent que quelques hameaux épars .
La vue sur lAnnapurna Sud est
toujours aussi saisissante, ce nest pourtant pas le plus
haut sommet de la région. Il y a 14 monts au dessus de 8000 m
dans le monde et 8 se trouvent partiellement ou entièrement au
Népal . Le grand Annapurna qui culmine à 8091 m ne sera visible
que sur la fin de notre parcours. Premier 8000 vaincu par
lhomme en 1950 (en loccurrence le français Maurice
Herzog,), il est également le plus meurtrier avec un funeste
ratio de un pour un . Pour une personne qui atteint le sommet,
une autre y laisse la vie. Jusquà ce jour à peine une
centaine dhimalayistes ont réussit cet exploit.
Nous descendons un interminable
escalier de pierre jusquà la rivière, 400 m plus bas.
Jimagine la lourde logistique que devaient supporter les
expéditions des années 50. Des caravanes de dizaines de yacks
et de vingtaines de Sherpas partaient directement depuis
Kathmandou ou Pokhara vers les montagnes. A cette époque les
routes carrossables nexistaient pas et les marches
dapproche comme la notre leur servait de long
échauffement. Pendant la remontée nous croisons, venue
don ne sait où, une troupe de joyeux musiciens gurungs.
Notre guide nous apprend que ces gens vont assister à un mariage
à Chomrong. Un sonneur avec une interminable trompe retient
notre attention. Nous nous arrêtons non loin de là au Sinwa
lodge où chacun se désaltère avec délectation. Tandis que la
plupart du groupe commande des sodas frais, Fred rentabilise ses
bouteilles deau achetées à Pokhara.
Sur le sentier la terre a remplacé
la pierre. Le terrain est plus délicat, il faut faire attention
où lon pose ses pieds. Nous traversons une première
forêt tropicale de bambous qui nous permet de nous équiper en
bâtons. Certains bambous ont le diamètre incroyable dune
assiette. Vers midi nous atteignons Bamboo lodge, le bien nommé.
Pour la première fois nous apercevons dautres trekkers.
Trois Australiens au look de surfeur et à léquipement
rutilant dévorent bruyamment leur repas. Nous avons retenu la
leçon de la veille et nous commandons le même plat pour tous,
cest à dire une soupe de nouille chinoise. Si la carte ne
varie pas, les prix flambent du fait de léloignement des
lieux de commerce. La boisson gazeuse est à 50 roupies alors
quelle en valait guère que 30 à Gandhrung.
Nous repartons en un rythme assez
soutenu. Cette fois ci, le chemin oblique nettement vers le
Machapuchare qui se rapproche ostensiblement. Quelle belle
montagne que voilà. On distingue nettement son sommet aplati à
la manière dune queue de poisson. Le chemin traverse une
forêt de rhododendrons géants où lon commence à
apercevoir les premiers névés. Par endroit la pente raide et
glissante nécessite de réels talents de funambule. Les
rhododendrons laissent place à une épaisse bambouseraie
hermétique à la lumière du jour. Les conversations et les
chants ("le Hiunchuli" le rendez-vous de tous les
gurungs du pays, ou "les lacs de Pokhara" par Michel
Sâdhu) ont cessé, chacun est concentré sur sa marche. La
progression devient pénible lorsque nous franchissons un couloir
davalanche.
La coulée de neige, qui doit dater
dune semaine, a déchiqueté les arbustes. Nous devons
enjamber les restes des troncs, plus loin se faufiler entre les
branches le tout dans un mélange de neige et de boue.
Finalement faisons halte à Himalaya
Hôtel à 2850 m daltitude. Un népalais croisé à Bamboo
Lodge ayant spécialement joué les éclaireurs pour nous ouvrir
le lodge. Le confort est spartiate, quatre murs et un sommier
pour la chambre, un simple sceau deau en guise de salle de
bain. Nous dînons à la lueur des lampes à gaz. La carte du
menu reste la même que les jours précédents. La seule
différence réside dans le contenu des plats. A étiquette
identique, cuisine disparate. Ainsi en trois jours les "mush
potatoes" nous ont été servies successivement en purée,
en vapeur, et en frites. Seul le plat typiquement népalais le «
rice dal » névolue pas, une énorme assiette de riz
accompagnées de légumes et dune soupe de lentilles. Nos
deux guides et particulièrement notre petit porteur dévorent
ces pantagruéliques assiettes avec délectation. A cette grande
loterie culinaire, je tire le bon numéro avec un délicieux
flanc au chocolat en dessert.
La journée a été longue avec ces
solides huit heures de marche. Une bonne nuit de repos nous sera
bénéfique avant lassaut final vers le camp de base de
lAnnapurna (A.B.C pour les initiés). Le froid est vif il
va sûrement geler cette nuit. Les « extra blanquets » seront
les bienvenues et nous pourrons tester le pouvoir calorifique de
nos sous-vêtements thermiques flambants neufs. La nuit, hélas,
est très agitée. La faute incombe à un facétieux rongeur qui
sest introduit dans le box de Delphine et Fred. La minceur
des cloisons permet aux autres de profiter des pérégrinations
de la souris . Au cour des ténèbres, les rires de Fred
répondent aux cris de Delphine.