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Drame sur le toit du monde
Vendredi 2 janvier

La souris est sortie grande vainqueur de la rixe nocturne. Elle a échappé aux coups de godasse de Fred et a entamé, en guide de représailles, son porridge et ses gants. L’état des troupes est piteux. Nathalie soigne un début de tendinite, Fred une énorme ampoule, Jacques a le dîner de la veille sur l’estomac, les autres manquent de sommeil. Levés à 6h40, partis à 7h50 nous n’avons pas traîné. Nous devons couvrir aujourd’hui 1300 m de dénivelé pour rejoindre l’A.B.C niché à plus de 4000 mètres. Notre porteur consent enfin à quitter ses sandales pour les tennis achetées à Birethenti. Jacques et Fred qui l’ont pris en affection l’équipent en pull, bonnet et gants.

Nous faisons composter nos permis de trek à un petit poste de contrôle pour la deuxième fois depuis notre départ. A partir de Hinko Cave, un énorme surplomb creusé dans le rocher, les arbustes laissent place à une végétation d’altitude. Sur notre droite de vertigineuses cascades dévalent la pente dans un silence trompeur. Après 2 h de marche nous atteignons Daurali, le dernier tea shop du trek. La neige devient désormais omniprésente. La vallée se rétrécit sensiblement. A notre droite se dresse la face ouest du Machapuchare, encore invaincu jusqu’à maintenant, et à notre droite la paroi du Hiunchuli. Chakra Pani nous recommande la plus grande prudence car nous allons traverser un couloir d’avalanche. A cette heure ci le versant est encore à l’ombre et le risque faible, mais ce n’est pas une raison pour traîner. 300 m plus loin nous pouvons enfin profiter du grandiose panorama. Devant nous s’étale un vaste cirque blanc au bout duquel culmine le Gangapurna à 7455 m. Nous profitons de ce cadre majestueux pour improviser une séance photo en l’honneur de notre sponsor. Je ne sais pas si le magasin Go Sport d’Annemasse affichera ces clichés, mais leur équipement à prix discount négocié par Fred nous sera très utile.

Pour la première fois nous avons la sensation de la haute montagne. Le soleil apparaît enfin et fait ramollir la neige. Nous nous enfonçons parfois jusqu’au genou. Sous nos pas nous pouvons entendre le ruissellement d’un torrent. La pente s’est nettement accentuée et nos bâtons sont d’un précieux secours. La neige nivelle l’appréciation des distances et je suis incapable d’estimer le temps restant pour atteindre le refuge que nous apercevons au loin.

Nous atteignons le Machapuchare Base Camp (M.B.C) après 3h d’escalade. Christian estime l’altitude à 3700 m. La station météo du refuge indique une température négative de 8° Celsius. L’intérieur du lodge contraste avec l’extérieur. Après nous être déchaussés nous profitons de la chaleur du réchaud posé sous la table. Ce luxe est malheureusement payant. Bizarrement plus on est nombreux à s’asseoir plus le prix augmente. 30 roupies chacun c’est certainement onéreux au vue de la prestation. Il est 13h00 nous avons le temps de déjeuner, chacun en profite pour choisir le menu de son choix. Les prix ont augmenté en proportion de l’altitude. La soupe de nouille de Jacques est à 80 NPR, le soda à 70 NPR. Nathalie frôle la crise de nerf en commandant son plat. Ayant demandé un soupçon de curry elle se voit servir un riz jaune fluo. Je suis bien content d’être resté fidèle à mon riz nature. Un bon thé réchauffe les esprits. Un début de migraine me préoccupe, j’ai bien peur que ce soit le signe annonciateur du terrible soroche.

Nous quittons le M.B.C vers 14h30. L’épaisseur de neige atteint le mètre cinquante. Heureusement le chemin est bien damé ce qui facilite la marche. Nous tournons le dos au Machapuchare, pour contourner le Hiunchuli par le nord. La trace est rectiligne et d’un pourcentage régulier. La colonne s’étire sur une centaine de mètres. Christian, Jacques, et Chakra Pani évoluent en tête, les autres suivent en ordre dispersé. Des marques sur la neige laissent augurer du passage récent de l’expédition australienne qui nous précède. La marche est rythmée par le crissement des chaussures sur la neige. Je me remémore les célèbres paroles d’un Sherpa "Certains grimpent par vanité, d’autres par respect par la montagne". Dans ces moments, la préoccupation de l’escaladeur est minimaliste, poser un pied devant l’autre. L’air se raréfie à 4000 m. La teneur en oxygène n’est plus que des 2/3 par rapport à celle du niveau de la mer. Le grand blanc ; dans ce royaume de glace, de neige et de roche, tout est immensité. Tout rappelle au mortel qu’il n’est que poussière dans le cosmos. Abîme insondable, pic incommensurable, la démesure s’impose d’elle même. En ce domaine de cristal, l’extraordinaire devient ordinaire. Himalaya nous te devons le respect.

Bonnets vissés sur le crane, lunettes de soleil, gants, seuls quelques centimètres de peaux restent exposés à la morsure du froid. Le temps est pourtant superbe mais la température demeure polaire. La monté finale révèle un décors à couper le souffle. En face de nous le grand Annapurna (8091 m), empereur parmi les rois Hiunchuli (6441 m), Annapurna Sud (7145 m), Fang (7647 m), Gangapurna (7455 m), Annapurna III (7555 m) et Machapuchare (6997 m) domine le grand cirque blanc. L’énorme barrière rocheuse d’une dizaine de km de long ferme la défilé. Le panorama est inoubliable. Le lieu mérite bien son appellation de sanctuaire. L’oeil est irrémédiablement attiré par l’Annapurna, il est impensable d’imaginer que le sommet se trouve 4000 m plus haut. Le vent soulève des gerbes de neiges sur les crêtes. Je n’aimerai pas être tout là haut.

Vers 16h30 nous atteignons l’A.B.C à 4130 m d’altitude. Sur le perron nous croisons deux géants cagoulés, casqués, et harnachés à la manière de cosmonautes. Gladiateurs des neiges ou chevaliers de l’Apocalypse cette vision fugace restera à jamais gravée dans ma mémoire. La tête dans un étau, je ne pense qu’à me coucher pour oublier la douleur. La suite des évènements me sera relatée par Christian.

Ces deux personnes font partie d’une équipe de secours destinée à retrouver deux alpinistes russes emportés par une avalanche sur la paroi est de l’Annapurna. Il y a là un Kazakh, Rinat Khaibullin et un Sherpa. Ils forment l’avant garde de l’expédition, les autres devant arriver demain par hélicoptère. En ces tragiques circonstances, Rinat, qui vient de perde un ami proche dans ce drame, se laisse aller à la confidence. Les liens se nouent rapidement entre lui et le reste du groupe. L’alpiniste vient de Almaty au Kazakhstan, il a lui même déjà vaincu trois 8000 (le Dhaulagiri, le Kanchenjunga et le Lothse). En cette année noire la montagne a emporté huit de ses amis.

Les deux disparus sont Anatoli Boukreev, un des plus grands himalayistes actuels avec huit 8000 m à son actif, et un photographe russe Dimitri Sobolev. L’alerte a été donné par Moro Simone un alpiniste italien qui les accompagnait. Emporté par l’avalanche sur une corniche à 5850 m d’altitude. Sans nouvelles depuis une semaine leurs chances de survie sont quasi nulles.

La porte de la chambre s’entrouvre. Christian me présente Rinat qui vient me soigner du mal des montagnes. Ce dernier m’ausculte sommairement, me donne un médicament, m’apporte des couvertures supplémentaires et me transmet des paroles réconfortantes. J’ai l’impression de voir un St Bernard avec son tonnelet de chocolat. Peu après je rejoins les autres dans la salle commune. L’ambiance est surréaliste. Les Sherpas jouent bruyamment aux cartes avec nos guides tandis que Christian et Jacques alimentent la conversation avec Rinat.

Le Kazakh a déjà été en France, plus précisément à Grenoble où il est en affaires avec l’agence de voyage Allibert. Il connaît l’alpiniste Christophe Profit et le photographe Olivier Follmi. Il nous apprend qu’il y a des 7000 m dans son pays et il serait ravi de nous les faire découvrir. La route de la soie, Samarcande, la description de sa région nous donne l’eau à la bouche. Directeur et instructeur de l’école d’escalade d’Almaty il gère un camp d’entraînement au pied du pic Pobedy (7439m). Christian et Jacques échangent leur adresses électroniques avec l’himalayiste. Souffrant je laisse ce beau monde disserter au bout de la nuit.

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