



Ecrire
Retour vers le futur
Samedi 27 décembre
06h30 le réveil est rude, un énergumène frappant violemment à la porte " wake up sir ! ". Brume et fraîcheur accompagnent notre lever. La douche est chaude grâce au service du lodge qui fait brûler du bois pour chauffer l’eau de la citerne. En bon protecteur de la forêt, nous avions bien spécifié qu’il n’était pas nécessaire de gaspiller du bois m ais nos amis pensent plus à notre confort qu’à la pérennité de leur environnement. Qu’adviendrait-il si des milliers de touristes comme à Chitwan réclamaient des douches chaudes ? Je n’ose y penser. Heureusement que nous sommes les seuls occupants de ce village et que le parc ne compte qu’un millier de visiteurs par an. Nous prenons un solide brunch à base de thé, œufs, toasts et céréales. Aujourd’hui c’est le jour des él&e acute;phants. Tout le monde est très excité à l’idée de se retrouver à l’époque des maharadjahs et des grandes chasses au tigre.
Tilak est là avec son van, tiens je l’avais oublié celui-là . Etonnant que l’on puisse louer ainsi un véhicule et son chauffeur pour un prix modique pendant près de cinq jours. N’ayant rien de particulier à faire ce matin il a décidé de nous accompagner. Dix minutes de piste et nous voilà devant la maison du parc. Un panneau en népali indique la date de 2054. Moi qui croyait remonte r le temps et croiser Kipling me voici dans le futur ! En effet le calendrier népalais est lunaire et commence à 57 avant J.C.
Nous contournons un écloserie de gavials pour nous retrouver devant un imposant échafaudage, à quoi peut-il servir ? Nous le devinons bientôt en découvrant notre premier éléphant guidé par son mahut. Quelle taille impressionnante, qui a dit que les éléphants d’Asie étaient petits ! Delphine se dévoue la première pour escalader les échelles et arriver & agrave; hauteur du pachyderme. Trouver la position la plus stable sur l’éléphant est une entreprise plus difficile qu’il n’y paraît. Point de tourelle en bois comme sur les images d’Epinal, un simple sac de jute fait office de selle et une corde de rambarde. Delphine, Fred et Ram Hari Aryal montent sur Tsumpa Kali, Jacques et Nathalie sur Loxni Kali, facilement reconnaissable par sa petite taille, puis Christian Tilak et moi sur la matriarche Povon Kali. Le parc possède 9 &eac ute;léphants, toutes des femelles comme c’est l’usage. Je suis sidéré par l’âge de notre monture. A 98 ans révolus elle serait née au siècle dernier et aurait été contemporaine de la reine Victoria ! J’apprend à cette occasion que les éléphants grandissent tout au long de leur vie et que les plus vieux sont également les plus grands.
Sur l’éléphant, le pahit est assis sur la tête de l’animal. C’est de loin la meilleure place ; confort et vue imprenable sur les environs. Le second écarte ses jambes à hauteur des imposantes oreilles de l’animal, le dernier passager a le choix entre le grand écart ou monter en amazone. D’un mot le mahut ordonne à l’éléphant de partir. La dé marche de l’animal est ample et souple et je me demande comment diable je pourrais prendre une photo sur cette plate-forme mouvante d’autant plus que le volumineux turban de notre cornac me masque l’axe de la progression. Le franchissement de la rivière Karnali est proprement stupéfiant. Les éléphants descendent la pente à 45 degrés de la berge avec une sûreté et une agilité que lui envieraient bien des 4x4. Contrairement à la veille nous nous sentons en parfaite sécurité juchés sur nos imposantes montures. En fait notre seule crainte reste que le mahut prononce le mot " chop ", l’ordre qui intime à l’éléphant de se doucher !
La rivière passée nous prenons le même chemin qu' hier. La vue panoramique rend aisée l’observation de la faune. Ram, l’œil toujours aussi perçant nous indique des cerfs axis, des entelles, et des calaos aux becs immenses. Il est guide officiel du parc, et , a passé un examen pour cela. Sa capacité à citer le nom des arbres en latin nous laisse admirateurs.
Le passage dans un bosquet nous permet d’admirer la dextérité de la trompe de l’éléphant. Il suffit que le mahut susurre une simple syllabe dans l’oreille de Povon Kali pour qu’elle élague d’un coup de trompe une branche indésirable. Et si elle n’obéit pas il est capable de lui assener un terrible coup sur la tête avec le plat de sa serpe. " Elle ne sent rien " réplique le pahit à nos visages hébétés.
Le cornac et l’animal forment un couple à part entière partageant les joies de la vie simple de forestier. Silencieux, non polluant, indestructible, passant partout, l’éléphant est le véhicule de demain ! La ballade est unique mais nous laisse sur notre faim concernant la faune aperçue qui est la même que la veille. Ram grimpe quelques instants au sommet d’un arbre pour repérer un signe de vie d’u n des big five asiatiques. Sans succès, au bout de deux heures nous revenons devant la maison du parc. Sentant notre déception Ram nous propose un affût pour l’après midi afin d’observer le bain des rhinocéros, et une autre randonnée éléphantesque pour demain matin.
Nous repassons au lodge pour prendre un casse croûte et repartons en début d’après-midi. L’eau de la Karnali est toujours aussi fraîche pour nos pieds. Le but de cette expédition terrestre est d’atteindre un bras de rivière dans lequel les rhinocéros aiment particulièrement se vautrer. Nous sommes vigilants mais néanmoins moins inquiets que la veille. C’est la vertu de l’expérience. Nous vo yons de nouveau des cerfs axis qui semblent particulièrement se plaire ici. A mesure que nous pénétrons dans la forêt galerie les entelles restent silencieux. C’est plutôt bon signe car ce sont leurs hurlements qui préviennent de l’arrivée d’un tigre. Le plus jeune des Ram grimpe au sommet d’un arbre avec une facilité qui me fait m’interroger sur le concept de " l’easy tree ".
Pas de rhino à l’horizon, on peut progresser à découvert. Le sentier serpente à travers de grandes herbes plus hautes que nous. La visibilité est très réduite. Ram part en éclaireur et nous demande de nous tenir prêt à rebrousser chemin en cas de danger. Nous marchons en file indienne dans un silence de mort. Soudain Fred, paniqué se met à courir en sens inverse. Ne sachant c e qui se passe nous l’imitons. Fausse alerte, il avait mal interprété un signe de Ram. Nous voilà quitte pour une bonne frousse. Nous arrivons à un endroit où les herbes sont couchées comme si une tornade était passée par là. " rhino’s chamber " déclarent nos guides. Les propriétaire ne sont pas ici, chance ou malchance ? Nous nous installons non loin de là sur un talus en bord de berg e avec vue imprenable sur la " rhino’s bathroom ". Nous pique niquons en attendant les hôtes des lieux. Le plus jeune Ram, qui est la joie de vivre personnifiée déclenche un fou rire contagieux en jouant avec les œufs durs. L’air est doux et je me laisserais bien tenter par une sieste au soleil. Deux arbres aux basses branches nous servent d’affût. 8 personnes perchées doivent être un cocasse spectacle pour le martin-pêcheur de la riv e opposée. Nous patientons sagement près de 2 heures dans cette position acrobatique sans qu’un seul rhinocéros pointe le bout de sa corne.
Nous repartons en amont vers un autre endroit peut-être plus favorable. Rien non plus si ce n’est les nombreuses traces de tigres. Le Royal National Parc of Bardia passe pour contenir la plus grande concentration de tigres de tout le sous-continent. Pas moins de 50 félins hantent le parc. Les rhinocéros unicornes ont été réintroduits depuis une vingtaines d’année d’après des souches du parc de Chitwan. On en compterait une soixantaine aujourd’hui. Quant aux éléphants ils sont au nombre de 7 (dont, d'après la rumeur, le plus grand d'Asie) faisant l’aller-retour entre le parc et la frontière indienne toute proche.
Nous quittons les rives bouseuses de la Karnali pour retourner vers l’intérieur du parc. Nous traversons une vaste plaine herbeuse sous l’œil d’un vautour qui plane en cercles concentriques au dessus de nos têtes. Nous atteignons une tour en bois haute d’une quinzaine de mètres qui offre une vue panoramique sur la cuvette. La faune est capricieuse cet après midi et nous n’avons pas plus de chance que précédemment. Nous prenons le chemin du retour au travers d’une splendide forêt de sals et de teks. Cette partie du parc n’est fréquentée ni par les tigres ni les rhinocéros.
Au bord d’un petit lac nous apercevons furtivement une loutre. Plus loin alors que le soleil décline nous débusquons un petit cerf muntjac reconnaissable à ses longues canines et un couple de faisans. Le tigre ne doit pas manquer de gibier !
Fourbus nous rejoignons nos pénates avec joie. Le copieux repas réconforte les estomacs. C’est Ram Shahi qui s’occupe du service. Il revêt à cette occasion une veste et un couvre-chef du meilleur effet. Puis nous l’invitons à notre table où nous lui montrons nos photos de Paris, ce qui semblent beaucoup l’intéresser. Ce soir nous sommes conviés à une petite fête devant le lodge. Un cœur de jeunes garçons entonne des refrains traditionnels sur lesquels dansent de charmantes adolescentes. Ram Shahi est hilare il doit nous préparer un mauvais coup. En effet un danseur vêtu d’un élégant costume blanc nous entraîne dans une danse endiablée qui tient autant de la farandole que du kazakshot. Le parterre composé des deux Ram, de Tilak et des propriétaires du lodge spécialement venus de Kathmandou s’amuse beaucoup de nous voir en f&a circ;cheuse posture. Plus pour longtemps car ils sont invités à nous rejoindre. Après quelques réticences ils s’exécutent, laborieusement pour certains, brillamment pour d’autres. Le clou du spectacle reste la danse du billet. Une jeune fille , allongée sur le dos se cambre à l’extrême afin de saisir avec ses lèvres un foulard posé par terre. Tilak avec un sadisme rare remplace le foulard par un billet de banque. Elle y parvient avec une remarquable dextérité sous les vivas de la foule. Notre chauffeur est moins riche de 50 roupies mais son sourire ne laisse pas envisager de regrets, bien au contraire.